..AUBERBISCHOFSHEIM

Publié le par Alain

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Déboires et félicitations!

 

      Le camion a avalé la nuit, le jour pointe doucement. C'est l'heure la plus difficile pour le chauffeur. La fatigue de la route de nuit pèse sur les épaules, les yeux s'adaptent avec difficulté aux lueurs de l'aube, la bouche est sèche avec un goût amer de trop de cigarettes.
      Félix voudrait bien trouver un bar ouvert. Entre Dijon et Langres la N.74 est plutôt déserte, il faudra attendre, passer la ville, prendre la route de Nancy. Une longue descente et, après le passage à niveau, un relais pour un café bien chaud.
     Miasmes de la nuit effacés, Félix reprend sa route vers Wurzburg. Pas très joyeux! Son dernier voyage date de trois mois et il garde en travers de la gorge la rigueur toute teutonique de la police.
     Il se rendait à vide de Faulquemont à Mannheim. Environ cent cinquante kilomètres d'autoroute (où d'autobahn au choix!) avec une très longue montée à mi-parcours. Une montée à trois voies ou il est interdit aux camions de doubler. Dernier d'une file qui se traîne à vingt à l'heure Félix s'impatiente, devant lui un allemand déboîte et commence à remonter la colonne! Un coup d'oeil aux rétros: pas de voiture ''polizei'' verte et blanche en vue... Félix suit son confrère, rattrape le premier de la file, un vieux Pégaso hispanique qui peine et crache une épaisse fumée noire. Sommet de côte....Parking... Ils sont là! Casquettes blanches, uniformes verts, gestes nets, précis.... Le camion allemand est déjà stoppé, Félix subit le même sort.
     La frontière est proche, le policier parle assez bien français pour se faire comprendre: « Interdit doubler c'est! Six L.K.W (Poids-lourds!) vous passer. Zwanzig (20) marks pour un! Payer hundert zwanzig (120) marks... Korrect? » La mort dans l'âme Félix s'exécute. Au taux du change ça fait cher les trois kilomètres...
     La route de Wurzburg passe par Strasbourg .Le pont de Kehl conduit à la douane allemande. Sous le pont, le Rhin coule calme et pollué. Félix ne lui jette pas un regard. Son principal souci: éviter les entorses au code de la route pour épargner son portefeuille!
    Comme toujours à Kehl les vérifications (documents, gas-oil, etc...) sont minutieuses. Pour Félix les allemands sont rigoureux, tatillons et légèrement casse-pieds.
     Feu vert enfin donné à dix-neuf heures il entame les derniers trois cents kilomètres. Respectueux (et pour cause!) des règlements il s'arrête après quatre heure de conduite. En gros encore quatre-vingt bornes à faire.
    Un jour pâlot succède à une aube grisâtre quand Félix repart, ce mois de Mai n'est pas brillant. L'autoroute étire son ruban monotone et rectiligne. Un bruissement confus se fait entendre au dessus de la cabine. Un petit avion de tourisme apparaît dans le pare-brise et, sous les yeux étonnés de Félix, se pose devant lui! Réflexe, freinage immédiat, serrer à droite.
    L'atterrissage se passe mal... l'appareil dévie, heurte la glissière de sécurité, bascule et tombe, en grand fracas, deux mètres en contre-bas avant de s'arrêter une aile dressée vers le ciel, doigt tendu disant « je suis ici! ».
    Félix stoppe sur la bande d'arrêt d'urgence, allume tous ses feux et, sautant à la volée de la cabine se précipite vers l'accident! Un homme s'extirpe du cockpit et appelle: « Schnell, helfen sie mir... » (Vite, aidez-moi...) Pas besoin de parler allemand pour comprendre!... Dans le fond de l'habitacle un autre homme,plus âgé, gît inanimé.
    A deux ils arrivent à le sortir, à l'éloigner de l'avion d'ou monte maintenant une forte odeur d'essence. Allongé sur le bord de l'autoroute il ne respire plus et ses lèvres bleuies indiquent une cyanose...
   Ayant fait son service militaire chez les Marins-pompiers de Marseille, Félix agit immédiatement: massage cardiaque et bouche à bouche!
   Tout au sauvetage, il a oublié les gens qui l'entourent. Cinq, six minutes d'activité intense, au loin une sirène deux-tons annonce l'arrivée des secours... Brusquement le blessé pousse un gémissement, le coeur se remet à battre, la respiration reprend!
    Les pompiers locaux prennent la relève, le blessé est évacué. Un peu plus loin le deuxième homme parle avec les policiers, montrant Félix du doigt. Qui s'inquiète de cette conversation qu'il ne comprends pas! Un automobiliste qui parle français va servir d'interprète: « Pas d'alarme, c'est le pilote ! Il explique ce que vous avez fait. »
    Le policier se dirige vers Félix et commence une longue phrase que traduit l'automobiliste: « Il vous remercie de votre efficace intervention. L'homme que vous venez de sauver est le ''Meister der blaskapelle'', le chef de la fanfare du village de ..auberbischofsheim! » «  A vos souhaits! » répond Félix qui a besoin de se détendre. « Ce policier désire votre nom pour son rapport.... » Formalités remplies et après quelques: « Sehr gut!..Bravo!...Danke! » Félix reprend sa livraison.
     Deux mois se sont écoulés. Ce samedi, dans la cour ensoleillée, le Patron a fait dresser quelques tables: amuses-gueules, boissons diverses... Vers dix heures tout le personnel, surpris, est convoqué.
     Le Patron, souriant, est là avec tous les ''bureaucrates'' et un très élégant inconnu qu'il présente: « Voici Monsieur Schmitt qui a un mot à nous dire. » L'homme prend la parole: « Je voudrais parler à Monsieur Félix Bouscarlian... » Félix tombe des nues, que lui veut-on? Il s'avance.

     « Monsieur Bouscarlian? Je suis le secrétaire du consulat d'Allemagne à Marseille. Après votre action de Mai dernier et sur la demande du Bourgmeister, le Körperchef der Fuerwehr (Chef de corps des pompiers) a décidé de vous nommer Korporal Honorarprofessor der Fuerwehr (Caporal honoraire des pompiers) de notre cité! J'ai l'honneur de vous remettre le courrier qui atteste de cette décision! Nous avons le plaisir de vous inviter pour notre fête des pompiers à la Saint Florian! Toutes mes félicitations..
     Une salve d'applaudissements ponctue cette déclaration. Félix est rouge de confusion... L'apéritif bat son plein, le Patron attrape Félix par l'épaule: « Alors!Qu'allez-vous faire maintenant?... » Et de son plus bel accent marseillais Félix répond: « Ce que je vais faire? Té! Apprendre l'allemand, pardi!»

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Commenter cet article

Caro 27/06/2009 15:56

C'est digne d'un scénario de film!!!
Franchement, je me régale de tes récits!
Biz du Pays d'Auge
Caro

Kefran 17/02/2008 17:23

mon ancienne ville est jumelée avec TBB

http://www.vitry-le-francois.net/
http://fpacc.over-blog.com

papa de Lili 17/12/2007 20:36

Merci à tous de bien vouloir vous intéresser à mes petites histoires. C'est une joie pour moi de voir que ce temps passé reste vivant grâce à vous!

Le Parcheminé 17/12/2007 17:52

J'adore toujours autant ta façon de raconter ces "tranches" de vie. Continues à nous plonger dans le monde de la route, nous continueront à rouler sur ton blog.

Naturella 16/12/2007 23:35

Toujours aussi incroyables ces histoires. En plus celle-ci est magnifique et parle d'une humanité précieuse... Merci Papa de Lili !!