NOEL PROVENCAL

Publié le par Alain

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Souvenirs très jeunes.(2)

          Le premier Noël dont je garde un souvenir entier est celui de mes six ans. Les précédents ne m'ont laissés que des images ponctuelles: un jouet, un santon, une bougie sur le sapin et surtout les rideaux fermés qui ne doivent pas laisser passer le moindre rayon de lumière.
              Décembre 1945.Mes grands-parents me l'ont dit, la guerre est finie. La guerre je ne sais pas trop ce que c'est! Je suis trop jeune pour m'en inquiéter. Je ne connais que les combats de chevaliers racontés par mon grand-père où les duels des princes des contes de fées de ma grand-mère...
         Descendue du grenier, la boite à santons est posée devant mon grand-père qui sort un à un les petits personnages et se prépare à les repeindre avant de faire la crèche. Il m'annonce: «Cet après-midi nous irons à ''la butte aux cigales'' »*
       A la petite colline nous ramassons de la mousse, des fines branches de houx aux boules bien rouges et des pignes de pin , des cailloux, des petits graviers: décors futurs pour le village imaginaire. .. Après le souper (on soupe tôt à la campagne..) mon grand-père étale notre butin, prend les santons, commence à peindre. J'admire la rapidité avec laquelle il rénove les figurines. Je participe en barbouillant de vert les socles. Dans la grande cheminée, deux grosses bûches dispensent une douce chaleur. Pataud le demi- caniche est allongé, la tête dans ses pattes... Ma grand-mère tricote en fredonnant l'air que distille une grosse radio installée depuis peu. Je m'endors doucement la joue sur la table...
      Matin! Mon grand-père a fini de décorer le sapin et de construire la crèche: ciseaux, colle, divers accessoires, de l'adresse, de l'imagination et beaucoup de poésie provençale pour faire naître ce village de carton! Il installe les santons. Lou Ravi à la fenêtre du moulin, le Meunier, Margarido, Grasset et Grassette..... Je les connais tous!

     Émerveillement! Je suis allé au théâtre pour la première fois voir ''La Pastorale''. Dans la grande salle tendue de bleu et d'ors, avec tous ces gens assis devant le rideau rouge, je suis intimidé.
     Trois coups forts, le rideau se lève, je reste bouche bée. Ils sont là mes santons: les Bergers, l'ange Boufaréou, le Rémoulaïre, le Boumian... il y a même ce fada de Pistachié. Mais ils sont vivants, ils bougent, ils parlent, ils chantent.... Sous le charme je reste sans bouger jusqu'à la fin de la pièce!
     De retour à la Villa je me précipite vers la crèche... Immobile, je viens de comprendre que jamais plus je ne la regarderai comme un décor!
    Noël, ce soir nous irons à la Messe de Minuit a dit ma grand-mère. Au milieu de la nuit le mistral c'est mis à souffler, les platanes de la cour s'agitent en tous sens, les dernières feuilles (des dures à geler!) s'envolent.
     Il y a un mois, dans une vitrine d'Aubagne j'ai vu une grosse voiture rouge à pédales. Je l'ai, bien sur, demandée au Papa Noël et aussi un cheval à bascule... J'en parle très souvent.
     Un peu avant minuit nous quittons la Villa: mes grands-parents, la cuisinière, la bonne, Monsieur Fabre qui vient de temps en temps jardiner chez nous, un vieil homme « qui a eut bien des malheurs! » dit ma grand-mère.
    Le mistral a purifié le ciel, étoiles et lune illuminent notre chemin et la lanterne sourde de mon grand-père ne sert à rien. De toutes les fermes alentours des lampions identiques se dirigent vers l'église. Ruisseaux de lumière qui se rejoignent en rivière sur la route...
    On entends des « Bonsoir Mr Agapian!..Bonsoir Mr Olivier... » Les galoches claquent sur l'asphalte. Sur le parvis Mr le Curé attends ses ouailles. Un grand gaillard aux cheveux blancs s'approche: « Oh! Capellan tu es bien beau ce soir! » « Et toi Phinéas tu es toujours un gros mécréant! » Ces deux là sont des amis d'enfance!.
    Minuit! Le curé vient poser l'enfant Jésus dans la crèche. Je remarque qu'elle est bien moins jolie que celle de mon grand-père, qui nous quitte pour aller rejoindre la chorale...
   Vieille famille du village nous avons un banc à notre nom dans le choeur. Nous y prenons place. Il fait froid dans l'église. La messe commence, je m'efforce d'imiter les gestes de ma grand-mère: assis, à genoux, debout.... Je m'ennuie. J'ai froid. Enfin le prêtre se retourne: « Ité missa est! » La chorale se met à chanter des airs de Noël puis, en soliste, mon grand-père entonne « Minuit Chrétien! » Surpris, je ne savais pas qu'il chantait si bien!
    Chacun retourne chez soi, les ruisseaux de lumières remontent à la source, le réveillon attend les familles.
   A la Villa repas fini, c'est l'heure des treize desserts qui doivent porter chance pour l'année à venir. Je découvre un fruit nouveau: une orange... Mon grand-père l'écorce avec soin. Pendant que je me régale du fruit il fait de la peau une demi-coupelle ou le pédoncule reste bien droit. Quelques gouttes d'huile d'olive, il allume la mèche improvisée. Cette petite bougie à la tremblotante lueur répand bientôt une agréable odeur.
   Longue journée, je tombe de sommeil. Sur les genoux de ma grand-mère je pose la tête sur son épaule, un pouce dans la bouche je ferme les yeux, de mon autre main je saisis une mèche de ses longs cheveux noirs. Les rêves m'appellent. Demain matin le Père Noël sera passé... Il aura peut-être apporté la grosse voiture rouge....
 
 
 

* Voir ''Les bonbons''

 
 
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Caro 27/06/2009 16:07

Même si je suis des années 60 et que je suis de Normandie, j'ai vécu les mêmes Noëls (santons en moins car c'est pas d'cheux nous...)Le coup du petit lampion fait avec la peau d'orange, je l'ai eu version mandarine à l'époque et c'était pas de l'huile d'olives, ça poussait pas encore là où il pleut...hihihi
Merci d'avoir ravivé ces souvenirs enfouis
Biz du Pays d'Auge
Caro

Alain Maigne 03/01/2008 22:35

Grâce à ce beau conte... qui n'est pas du tout virtuel, mes souvenirs visuels, olfactifs, auditifs sont revenus. Bien qu'un peu plus jeune que vous, j'ai passé mes premiers Noels sur les bords de la Durance ... à Sisteron. Les santons, la crèche mécanique située dans l'église, mon premier tricycle, mon premier cheval à bascule sont toujours présents dans mon esprit... et dans mon grenier car je ne peux pas me défaire de mon enfance, ni de ces moments magiques.

Christian JULIA 29/12/2007 17:58

merci pour ton com'... Le vallon des Auffes, un vrai bonheur ! Tu sais, pour l'étang de Berre, on fait des progrès chaque année : cet été on y a pêché des loups, des daurades, des rougets, des soles, il est de nouveau plein de moules...Alors, ça vaut le coup de continuer...
A l'an que ven !

Caroline 28/12/2007 13:04

Les souvenirs de Noel, quel bonheur ! Mon père aussi nous faisait des lampions avec les écorces des mandarines, et j'essaie d'en faire pour mes neveux, pour transmettre une tradition. Sans parler de la crèche avec le petit Jésus en cire qui a perdu pieds et mains et le meunier dont la tête a été maintes fois recollée, et aussi la messe de minuit où nous allons tous en traînant les pieds mais que nous ne manquerions pour rien au monde !
Trop tard pour te souhaiter un joyeux Noel, je te souhaite une excellente fin d'année.

Francis 24/12/2007 18:06

C'est encore une très belle histoire, encore plus belle même en ce soir de Noël. Tout y est, l'émotion, la tendresse le chaleur humaine. Bon Noêl à toi Alain, et à tous les tiens.