RUMEURS ET REALITE!

Publié le par Alain

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L'erreur est humaine!

 

             Comme dans beaucoup de hameaux de la Drôme construits à flanc de coteaux, l'église se trouve tout en haut du village. Pas accessible en voiture. Chemin abrupt, soleil d'août! En sueur le gros Raymond, costume noir un peu étriqué, s'arrête souffle court, sort un grand mouchoir, s'éponge le front en soulevant son chapeau!

             Il est triste Raymond. Pour ce petit homme rondouillard, quadragénaire chauve, d'aspect sympathique, c'est déjà dur d'aller aux funérailles d'un ami, mais en plein été provençal... La route monte, les souvenirs aussi...

             ...Six ans passés. Mois de septembre. Cinq heures du matin. Raymond ouvre la porte de l'Auberge des Quatre Routes! Après vingt ans de travail comme cuisinier, réalisation d'un rêve: être propriétaire d'un relais routier!

             « J'arrive! » Au bruit de la porte Raymond sort de sa cuisine... Son premier client! Grand, en chair plus qu'en os, pantalon de velours, chemise à carreaux, visage poupin sous des cheveux blonds en broussaille, qui arbore un grand sourire dévoilant des dents éclatantes!

             « Le nouveau patron? Bonjour! Content que vous ayez rouvert. Le relais commençait à me manquer. » « Bienvenu monsieur... » « Pas de ''mossieur''  tavernier! Je m'appelle Martin! Hypolite Martin dit Polite... Et toi? » « Raymond! » Le rire éclate: « Parfait. Eh bien Raymond, je m'arrête ici tous les deux jours pour déjeuner... » « Qu'est-ce je vous sers? » « Six œufs sur le plat, du poulet froid, une grosse salade, un camembert et un litre de café... fort et très chaud! » « Tout ça? Vous plaisantez? » « Jamais avec ce qui se mange! Et pareil chaque fois que je passe... ».

               Les jours s'ajoutent aux jours, les mois aux mois... Avec le temps qui passe Polite s'arrondit. Les petits déjeuners de Raymond participent allègrement à la rotondité du routier... Puis un jour... « Raymond tu ne me donneras plus de poulet. Le toubib à dit que je dois maigrir! Donc régime... Ah! La vie va être dure... ».

              La cure d'amaigrissement semble efficace! Trop peut-être. Les rondeurs de Polite s'estompent. Les pommettes rebondies se creusent, les yeux s'enfoncent dans leurs orbites...

              « Tu ne maigris pas trop vite? » « Non! Non! Au contraire! Tu ne me mettras plus que trois œufs, pas de fromage. Salade et café seulement.» Au fil du régime le teint plutôt fleuri de Polite se fane, le visage devient grisâtre, terne!

              Raymond apporte le café au moment ou Polite est plié par une quinte de toux. Le mouchoir porté à la bouche se teinte de rouge! Alors l'aveu: « J'ai un cancer du poumon! C'est mon dernier passage ici. Dans huit jours je rentre à l'hôpital pour me faire opérer! »...

               ...« C'est pas possible! Je l'ai vu il y a trois jours... Il allait mieux! » Raymond est atterré. « Tout se passe si vite. » Fernand boit son apéritif. « Les obsèques auront lieu dans deux jours à V.... J'ai lu ça dans le journal! »...

               … Il y a une petite foule devant l'église. Raymond reste au dernier rang. Quatre hommes portent le cercueil dans le petit cimetière qui jouxte la chapelle. Le curé entame son homélie! Le voisin de Raymond le dévisage: « Je ne vous jamais vu. Vous êtes de sa famille? » « Non! Un ami! » « Vous le connaissiez bien? » « Ah

ça oui... Je le voyais tous deux jours depuis six ans! » « Fichtre! Ça a du vous faire un choc! » « Oui! Il est parti trop vite, trop tôt, surtout trop jeune... » « Trop jeune, trop jeune... A quatre-vingt onze ans, on se doutait bien que ça pouvait arriver! »

                  La surprise cloue Raymond sur place: « Quatre-vingt onze ans? Mais on n'enterre pas Hypolite Martin? » « Ah non! C'est René Martin, le doyen du village! » Secoué Raymond: « René, pas Hypolite... Je me suis trompé de cérémonie! » L'homme le regarde narquois: « Je savais qu'on pouvait se tromper de train... Mais d'enterrement! Faut l'faire ».

                 Raymond, hébété, retourne à sa voiture. Pour trouver le lieu des funérailles il ne voit qu'un moyen! A la clinique on doit pouvoir le renseigner... La réceptionniste, tout sourire, lève un regard interrogateur: « Oui Monsieur? Monsieur Martin? Lequel? » « Hypolite! » « Vous le trouverez dans la cour. Il se repose au soleil... »

                D'un pas machinal, trop surpris pour faire une remarque, Raymond se dirige vers la cour. Bien installé dans un fauteuil Hypolite, amaigri mais souriant, discute avec d'autres patients! « Salut Raymond! Tu as abandonné le relais? » « Polite, si tu savais... si tu savais! ».

               Rapidement mis au courant des péripéties vécues par Raymond, Hypolite demande en riant: « Qui t'a annoncé cette nouvelle? » « Fernand! » « Il est bien gentil, mais pas bien dégourdi! Il a lu le journal en travers! En tout cas il n'aura pas fait mentir le proverbe... » « Quel proverbe? » « A la foire, il y a plus d'un âne qui s'appelle Martin! ».

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kéline 17/06/2010 09:02


Que d'émotions pour Raymond en si peu de tempps. C'est vrai qu'avec tous ces Martins ... :))
Encore une belle histoire et bien racontée !!!
bonne journée Alain
amitiés


Jean 08/04/2010 10:47


Un p'tit salut en passant...
jean


Ydel 06/04/2010 22:27


Mais attention aux rumeurs, elles peuvent aussi détruire !!!


Maky 05/04/2010 12:22


Aucun changement...toujours aussi délicieux de vie, si je puis dire, ce récit bien porté, illustré par des mots justes...Merci Môssieu !!!


La Môme du 75 05/04/2010 11:50


Bonjour et merci de tes visites. J'adore ton style, on lit avec gourmandise tes récits, bravo !
Bonne journée, bisous