Mardi 10 mars 2009












Ce que voulait le Capitaine!


                        Le camion de René vient de franchir la barre des huit cent cinquante mille kilomètres! Celui de Williams et le mien s'en approchent. Si nous ne voulons pas passer plus de temps sur le bas-côté que sur la route leur remplacement s'impose.

                       Madame Colombe est d'accord. A l'idée de bahuts neufs, Jean-Michel saute de joie! Le personnel, chauffeurs, mécanos, comptable, dispatcher, secrétaire, l'apprenti et la patronne, (total cinq personnes) s'est réunit. Et décide de changer nos vieux Berliet G260 pour les récents Berliet TR280, faciles de conduite et d'entretien!

                       Trois années d'efforts commencent à payer et il ne faudrait pas que des problèmes mécaniques viennent tout gâcher! Nos couleurs, le bleu et le gris, deviennent synonyme de travail sérieux! Période laborieuse qui a soudé l'équipe.

                       René est le jeunot du groupe. Grand, mince à la limite de la maigreur, il fait preuve d'une résistance exceptionnelle! Il dépasse souvent les temps de conduite, plusieurs fois j'ai du le ralentir. En trois ans il n'a pas raté un seul voyage! Ni Williams, ni moi ne pouvons en dire autant! Avec ça toujours le rire au coin de l'oeil et la blague (de préférence idiote) à la bouche! Sa préférée: « Tu connais la dernière?... Non?... C'est celle qui est juste après l'avant-dernière!... ».

                      Pas de paroles inutiles pour Williams. Trapu, solide il parle peu et le samedi matin, pendant l'entretien des bahuts, au verbiage de René il ne répond le plus souvent que par des: « Ouais! » « Ehem!... » « Pas possible? » ces derniers mots ayant pour but de relancer encore plus le bavardage de son cadet. Pas causant mais assez ''pince-sans-rire'' quand même!

                      Faire une livraison avec l'un où avec l'autre n'est pas toujours de tout repos. Avec René les pauses sont réduites au minima! Pas question de dormir plus de quatre heures. Les repas sont avalés sur le même rythme et, quand je suis avec lui, il me tolère juste une tasse de café!

                     Williams n'a pas la même cadence mais il peut conduire vingt heures d'affilée et avaler mille bornes sans paraître fatigué! Mes reins de trente-huit ans ne supportent plus cet exercice. Le rappel à l'ordre est parfois douloureux!...

                     Entrepôts de Styropack Limited à Aberdeen! Notre chargement de plastiques n'est pas prêt. Une galère comme il en arrive quelques fois. Ce soir dîner tranquille. La télévision écossaise a un défaut: on y parle anglais! Avec une histoire de fantômes...

« Pas besoin de venir en Ecosse pour ça! » déclare mon copain, « J'ai eu mon revenant chez moi! » De tout autre que Williams, j'aurai pris ça pour une boutade. J'interroge: « Comment ça? ». Je sens qu'il cherche ses mots.

                     « Je partage l'appartement de ma soeur au rez-de-chaussée d'une villa qui appartenait à notre grand-oncle! Lui habitait au premier. Un ancien marin, capitaine au long-court, quatre-vingt-seize printemps! Juste quelque problèmes de locomotion. Ma soeur s'occupait de lui. Le soir nous l'entendions se déplacer: taptoc, le déambulateur, flop, flop, un pied, l'autre... taptoc, flop,flop... taptoc, flop,flop... Bruits devenus familiers. »

                     Il s'interrompt le temps d'une gorgée de thé: « J'allais parfois lui tenir compagnie. Il aimait feuilleter son album de photos et commenter ces souvenirs d'un temps enfui. En particulier son mariage à Auckland avec Selma, une jolie néo-zélandaise. Un mariage heureux durant plus de vingt ans jusqu'au drame. La disparition en mer de sa femme au large de Propriano ».

                     « Le Capitaine nous a quitté après une courte maladie. Autour de son lit, ma soeur, moi et César son chien, un bâtard poilu et affectueux! L'Oncle a prit ma main, a dit: '' Avec Selma... Avec ma femme!'' Et il a fermé les yeux... ». Williams prend le temps d'allumer une cigarette.

                     « Obsèques ordinaires! Crémation comme demandé! Rien de plaisant dans tout ça! Huit jours s'écoulent. Un vendredi soir. Nous dînons quand César qui dormait à nos pieds se lève, queue hérissée, oreilles dressées. Venant du premier étage nous entendons nettement: '' taptoc, flop,flop... taptoc, flop,flop...'' »

                    « Ce bruit nous allons l'entendre plusieurs jours. Toujours le soir! Il cesse quand je tente une incursion surprise. Il reprend quand je redescend! » Williams sourit: « Ma soeur en devenait un peu nerveuse! Ca l'a fait réfléchir: ''L'Oncle voulait aller avec sa femme, nous ne l'avons pas écouté! Il nous rappelle à l'ordre...'' »

                    Un silence: « On a prit les cendres du grand-oncle! Puis le bateau jusqu'à Propriano... Dans le golfe on a jeté l'urne à la mer! Nous n'avons jamais plus été dérangé par le: taptoc, flop,flop... et César dort tranquille! » Williams se fait pensif: « Tu vois, une simple histoire de fantôme... Ferai même pas peur à un enfant de cinq ans! »

                    Nous nous dirigeons vers nos camions. Williams a un geste du bras vers le large: « Les revenants français sont moins impressionnant que les écossais... mais le golfe d'Aberdeen ne vaut pas celui de Propriano! »


Par Alain
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