L'HERITIER!

Publié le par Alain

La femme et l'enfant!

               Six heure du matin! J'ouvre la porte du bureau qui donne sur la cour. Les deux autres chauffeurs sont partis, je vais faire de même. Grosse bête assoupie le Berliet gris et bleu attend que je lui donne vie! Un tour de clef, le moteur ronronne, j'aventure mes roues sur la chaussée. Tout en conduisant je me demande si j'ai bien laissé toutes les instructions nécessaires sur le bureau!

               Un routier se pose plutôt la question: « Est-ce que j'ai bien tous documents pour le boulot que j'ai à faire? ». Mais il faut dire que je me trouve dans une situation pas ordinaire...

                Après avoir reçu une fort belle lettre de remerciements faisant de moi un citoyen exemplaire et touché le salaire d'un prolétaire, je me dois de trouver rapidement un patron capable de me permettre d'honorer mes fins de mois!

                Je visite plusieurs sociétés de transport, sans succès. Plus un compte en banque devient chétif, plus sa pression devient forte! Une zone industrielle de Montpellier. Passage chez un transporteur connu. Le patron, un homme jovial, me raccompagne: « Je garde ton nom sous le coude! En cas de besoin... » Ouais! Refrain connu.

               Je retourne vers ma voiture. Un gamin de treize, quatorze ans s'approche: « Vous êtes routier, M'sieu? » C'est un petit brun à la bouille sympathique, cheveux en broussaille, yeux noisettes. « Oui! » « Venez avec moi, Maman a besoin d'un chauffeur. Venez... ». Il y a un rien d'anxiété dans sa voix. Il faut parfois faire confiance au hasard. Je le suis.

                Une petite porte qui s'ouvre dans un portail. Une cour avec deux camions, une inscription en lettres bleues délavées ''Bureau''. Dans la pièce, des papiers, des dossiers entassés sur des tables, sur des chaises, et une femme d'une quarantaine d'années habillée de noir qui martyrise une machine à écrire!

                « Maman! Maman! J'ai trouvé un chauffeur... » « Jean-Michel! Tu es impossible! » Elle se tourne vers moi: « Excusez-le Monsieur, mais notre société va bientôt s'arrêter... » Elle ne peut continuer, le gamin se met à crier: « Je veux pas! Papa n'aurait pas voulu! » Il y a de la rage dans ses paroles, des larmes dans ses yeux.

               Je me sens mal à l'aise, je préfère m'en aller: « Bien! Heu! Au revoir... » Le gamin me retient par la manche: « Restez!... S'il vous plaît... » Une supplication... « Jean-Michel... » La mère s'interrompt: « Restez! Je ne veux pas que vous partiez sur une mauvaise impression! ».

              Je remarque alors les épaules courbées, les traits tirés par les soucis! Je sens que cette dame a besoin de parler à quelqu'un! Me voilà réduit au rôle d'oreilles... Bof! Je peux perdre un peu de temps si ça doit rendre le sourire à un gamin!

              « Jean-Michel n'est pas mon fils mais celui de mon mari décédé l'année dernière. Il a hérité de cette société créée par son père! Je n'en suis que la gérante... » Un temps: « Son père était son exemple! Voilà pourquoi il accepte mal que nous cessions notre activité. Mais depuis un an les clients nous ont quittés un à un! Nous avions dix camions, pour faire face aux frais et aux salaires j'ai du en vendre six... »

              Je comprend. Mais quelque chose me gêne. Je ne peux empêcher le routier de poser une question: « Vous n'avez pas un affréteur? » « Si! Un cabinet d'affrètement! Mais aujourd'hui nous n'avons que deux ou trois voyages par semaine! » « Et pour le reste? Pour les retours? » « Mes chauffeurs vont au bureau de fret le plus proche... ». Là, pour moi, ça coince. « Les bureaux de fret sont à éviter : on y perd beaucoup de temps et les voyages sont le plus souvent mal payés. »

              Je sens qu'il ne faut pas m'impliquer dans ces problèmes. Puis je vois Jean- Michel. J'ai prononcé trois paroles, il me regarde comme si j'étais l'oracle universel! Il n'y rien de pire que de décevoir un enfant.

               « Votre affréteur ne vous donne jamais de retour? » « Pas depuis six mois au moins. » « Vos camions font combien de kilomètres par mois? » « Six mille, six mille cinq cent... » Ce n'est pas normal, pour être rentable un bahut doit faire au moins huit mille bornes! Pas étonnant qu'elle ai des problèmes de trésoreries!

               « Je pourrais voir quelques documents de transport? » A la lecture je sens comme un parfum d'arnaque! L'agent ne propose que du fret de déchets: balles de vieux papiers, ferrailles en vrac... marchandises au rabais!

               Les chauffeurs ne valent pas mieux: « Regardez cette livraison. Camion chargé pour Dijon le vendredi. Et votre gars ne démarre que le lundi à huit heure! » « C'est normal... » « Non! Il aurait du partir le dimanche soir à dix heure pour être chez le client en matinée! Il aurait eu tout l'après-midi pour recharger... Au lieu de ça il attend le jeudi avant de charger pour rentrer le vendredi... ».

               « Tu vois maman, tu vois! M'sieu restez, aidez-nous! » « Jean-Michel, du calme. Je ne suis qu'un chauffeur, je parle par expérience mais je peux me tromper! Je ne connais pas tous les règlements. » Il faudrait que je prenne conseil auprès d'un ami!

               «  Madame pouvez-vous me confier quelques uns de ces documents? »... Le regard du gamin est plein d'espoir.

               Direction de Cavaillon! J'ai rendez-vous avec Papé Blanchot* Bien qu'à la retraite il a accepté de me conseiller!

               Pendant que je roule deux Alain se disputent: « Espéce d'idiot, tu avais bien besoin de t'occuper de ça! Tu te prends pour Zorro? » « J'ai redonné le sourire à un gamin, ça compte non? » « Ce qui ''compte'' c'est ton compte en banque qui vole au ras du sol. Tu ferais mieux de chercher un boulot sérieux! » Il a raison mais il faut bien, au moins une fois dans sa vie, agir avec son coeur... « Et comment agira le coeur de ton banquier? » Bah!

Qui vivra verra!

 

*Voir: "Magnana por la magnana"

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Commenter cet article

Caro 11/07/2009 23:18

J'ai hâte de lire la suite de cette histoire, car je suis certaine que tu as plus que rendu le sourire de cet enfant!
Biz du Pays d'Auge
Caro

Naturella 18/02/2009 23:47

Comme toujours, elle est belle cette histoire, pleine d'humanité. Crois-moi, tu as tout compris. Ce n'est pas l'argent qui apporte un grand bonheur (même si qquefois il y contribue) mais bien le temps et l'empathie donnée aux autres.
Grosses bises Alain

Papa de Lili 29/01/2009 12:58

A tous: Merci de votre passage! Je termine la suite mais j'ai du mal, je n'arrive pas à trouver les mots!
Sylvie: De bien gentilles phrases mais je suis comme tout le monde, j'ai aussi mes mauvais jours, mon mauvais coté, mes coups de gueule et parfois une bonne dose de mauvaise foi...

rsylvie 29/01/2009 10:34

beaujour alain,,,,,
elle est belle ton histoire
j'ai hate qu'elle finisse
bien, j'espère.

'"au fur et à mesure des lectures, je vois combien tu as eu une vie trépidente et dynamique, mais surtout combien ton coeur est doux".
c'est bon de te lire, car en toi, respire le bon coté de l'humain. celui de la générosité d'ame.
vraiment tu es quelqu'un de bien.
merci d'être comme tu es.
douce journée à toi

Deborah 29/01/2009 09:14

Je signe ma visite et te souhaite une excellente journée cher Alain.
Bises
Deborah