INCONDUITE A RUNGIS!

Publié le par Alain

La tentation de la jeunesse!

          En plein été, quand le fret industriel se ralenti, ''Papa'' Milezzoni accepte parfois un transport de primeurs. Cinq heure du matin! Je n'apprécie pas les livraisons à Rungis, il faut y arriver très tôt; les maraîchers ayant peu de personnel sur les quais, les chauffeurs vident eux-même leurs camions. Comme l'entrée du marché n'est pas gratuite on paye pour faire un boulot qui n'est pas le notre!
         Petit à petit, tout le long du quai, les palettes s'alignent, après l'agitation des premières livraisons le calme s'installe. Remorques vides Paolo et moi nous nous octroyons une pause cigarette!
         De derrière nos bahuts s'élèvent des éclats de voix. Je comprend ces paroles colériques et hollandaises: «  Deze oude ma
n is mijn vrachtwagen gevlogen! » (Ce vieil homme m'a volé mon camion!) Voilà de quoi intriguer moins curieux que moi!
         Suivi de Paolo je me dirige vers le lieu de l'altercation. Il y a là un camion orange, portière ouverte, deux gardiens de la paix en uniforme, un chauffeur hollandais en sabots, pantalon de velours et chemise à carreaux, l'air pas content et, au volant, un vieil homme, visage ridé surmonté d'une couronne de cheveux blancs... Passablement surpris, je reconnais...
         Quand je débutais (chez le Vieux à Cavaillon) nous nous réunissions le Dimanche matin, au Bar des Platanes. Il y avait là le Grand Robert, Double-mètre, Figasse, Manu* et quelques autres. Fine équipe de routiers internationaux, tous en partance le soir même, qui venaient se détendre au soleil, sur la terrasse, en dégustant un pastis!
         On parlait route et camions. J'avais remarqué qu'à chacune de nos réunions, un homme d'une soixantaine d'années venait s'installer à une table voisine et écoutait avidement nos propos!
          Intrigué, j'avais demandé à Manu: « Tu le connais l'ancien? » « Oui! C'est Marceau. Un vieux de la route... Venir nous écouter lui rappelle son bon temps! Mais il ne veut pas se joindre à nous, il a peur de nous gêner! »
         Vers midi tous rentrent chez eux. Célibataire je me contente d'un ''pan-bagnat'' où du steak-frites maison! Ce sont ces moments de solitude qui, en quelques sortes, apprivoisèrent Marceau! L'ancien routier et le jeune chauffeur devinrent des copains. Après m'avoir demandé de lui parler de la route d'aujourd'hui, au fil des dimanches, il me conta la route d'hier!
         « Je suis né en 1902. Mon père était un roulier de la Foncine, il faisait des transports en voiture à chevaux, puis durant la guerre il conduisit des camions... sur la ''Voie Sacrée''. J'étais routier par le sang!»
         « Tout naturellement, en 1925, je devins chauffeur! Elle n'était pas facile la route en ces temps là. Nos camions brinquebalaient sur des amortisseurs à lames, la mécanique était peu fiable et les pneus rendaient facilement à l'atmosphère l'air qu'ils lui avaient emprunté. »
         « Un trajet Marseille-Paris durait vingt heures, parfois plus, dans des cabines glaciales en hiver, surchauffées en été. La conduite était si pénible que nous roulions souvent à deux!
         La solidarité était totale. Que l'un de nous s'arrête sur le bord et aussitôt les copains venaient pour aider! Mais pour être aux bonnes places aux Halles pas de cadeaux, on se ''tirait la bourre'', loyalement, toujours en hommes! »
         « Après la guerre les bahuts devinrent plus confortables, plus faciles à conduire! J'en usais quelques années encore! Puis la retraite! Maintenant je ne conduis plus mais ça me manque! »...
          ... je reconnais... : « Marceau! Mais que diable fais-tu là? » « Oh! pitchoun! Ca fait plaisir de te voir... » Un agent intervient avec une certaine brutalité: « Allez le vieux! Descendez et vite... » Il va pour tirer Marceau. Je m'insurge: « Doucement! » et me tournant vers le hollandais: « Een moment! Ik ken deze oude man » (Un instant! Je connais ce vieil homme...)
          « Marceau explique-nous... » « Je voulais voir comment c'était Rungis comparé aux Halles! Un collègue de Plan-d'Orgon m'a amené. Il va revenir me chercher! Je me promenais et j'ai aperçu ce camion porte ouverte! Je suis monté pour voir ce que ça faisait d'être au volant?... » « Alors?... » « Le moteur tournait... L'envie de conduire... comme si j'étais encore jeune... Je l'ai pas volé le camion! J'ai juste fait le tour du bâtiment... ». « Pas volé! Il est parti tout seul... » L'agent attrape mon vieil ami par le bras et le secoue violemment.
         Devant cette brutalité inutile le chauffeur hollandais s'interpose! D'un seul coup il me devient sympathique. Je réunis tout mon pauvre bagage flamand pour lui narrer l'aventure de Marceau! Le hollandais m'écoute tout en souriant à mes maladresses linguistiques! Si un mot me manque Paolo qui possède un peu d'allemand vient à mon aide.
         Quand j'ai fini, gros éclat de rire du hollandais qui attrape Marceau par l'épaule: « De oude franse vrachtwagenchauffeurs zijn als de oude nederlandse boëren zij weten geen tegenhouden! » (Les vieux routiers français sont comme les vieux paysans bataves, ils ne savent pas s'arrêter!)
         Devant cette évidente réconciliation les agents, déçus, se retirent. C'est Paolo, toujours gourmand, qui aura la bonne idée: « Se andiamo mangiarsi une minestra a cipolla! » (Si on allait prendre une soupe à l'oignon!) Assis devant une ''gratinée'' odorante, le chauffeur hollandais, en souriant, pose sa main sur le bras de Marceau: « Als ''Le bon vieux temps''** die Jacques Brel zingt! » (Comme ''Le bon vieux temps!'' que chante Jacques Brel!)

*Voir: La Dame Blanche.
** En français dans la conversation.

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Commenter cet article

Caro 28/06/2009 22:42

Une histoire très attendrissante et si simple!
Biz du Pays d'Auge
Caro

rsylvie 28/10/2008 15:21

un p'tit "beaujour" en passant...
douce aprés midi à toi

acharat 26/10/2008 06:42

Tout simplement admirable. Entre rire et tristesse, il n'y a que toi qui sait vraiment faire ce mélange.
A te lire !

Papa de Lili 25/10/2008 10:06

A tous: content de vous retrouver
Coumarine: J'ai le vocabulaire d'un enfant de 10 ans!
Profette, Kty: L'amitié est une chose importante dans la vie!
Planeth: C'est un compliment qui me touche beaucoup!
Minipoucine: En effet, à l'époque ou se déroulent les faits les routiers étaient très unis. Je ne sais pas si les conditions de travail d'aujourd'hui permettent les mêmes rapprochements!
Bernadette: C'est vrai, la barrière linguistique n'a toujours réussie à séparer les "hommes de bonne volonté"!

senioretjournal 24/10/2008 11:30

Bonjour Alain,
ah la barrière de la langue!
Heureusement le coeur est souple et passe par dessus!
Douce journée
Pernsées les plus amicalement choisies
Bernadette