L'Ankou
C'est dans un collège technique à Dol-de-Bretagne, que l'Assistance Publique m'avait envoyé dans l'espoir de
me voir rattraper des études, à vrai dire, mollement poursuivies.
Le jeune méridional ne connaissait de la Bretagne que ce qu'en disait l'imagerie populaire provençale: les Bretons
sont des marins-pêcheurs ''taiseux'', fumeurs de pipe, (à cause du vent de mer!) et les Bretonnes, vêtues de longues robes noires arborent de hautes coiffes blanches. Et ils sont tous extrêmement
superstitieux!
Et tous, heureusement, très différents de leur image et très accueillant envers l'adolescent à l'accent bizarre qui
débarquait chez eux! Par contre pour la superstition...
Le Jeudi voyait les pensionnaires aller, par deux, faire une promenade dans la nature! Au Mont-Dol, petite éminence
de quelques dizaines de mètres qui, dans ce pays plat, se donnait des allures de montagne. Là, étaient réunis sur quelques mètres carrés, tous les éléments propres à exciter la crédulité naïve de
mes camarades: un petit bois de chênes et de hêtres, un menhir, une grotte dite sacrée, une très ancienne chapelle et un arbre mort foudroyé, d'après la légende, par Satan lui-même!
Cet arbre mort, un peu éloigné de l'aire de jeux de mes copains et à demi caché par la chapelle, me servait de
dossier quand je voulais lire au calme.
« Ce livre est intéressant? » Je lève les yeux. Celui qui vient de me questionner est un homme grand, vêtu
d'un costume traditionnel breton: guêtres, culotte bouffante, gilet court, grande cape noire et chapeau rond. Dans le visage émacié, sévère, un regard noir et scrutateur! « Oui,
monsieur! » Les lèvres minces esquissent un sourire: « Tu n'as pas peur de moi? » Non, je n'ai pas peur. Les yeux noirs, en Provence, on est habitué, un regard bleu nous semble
plus impressionnant!
« Veux-tu me rendre un service? » « Si je peux! » « Courir au village et m'en
rapporter un paquet de tabac? ». Rentré au collège je relatais ma rencontre. Stupeur mélangée de crainte: « Tu as parlé avec l'Ankou! Le malheur est sur toi! »
Car pour les Dolois, avec sa cape noire, il était l'Ankou: celui qui, le soir, emporte les trépassés! Symbole
d'une peur ancestrale... Au fil du temps cet homme austère et érudit prit l'habitude de venir bavarder avec moi! Il me racontait la Bretagne, son histoire, ses légendes... J'avais plaisir à
l'entendre parler de Du Guesclin, de Surcouf, d'Anne de Bretagne mais aussi du Roi Arthur, de la fée Viviane, des elfes et des lutins qui hantent les Monts d'Arée! J'appris ainsi à aimer cette
région si différente de la mienne!
A la fin de l'année scolaire je ratais avec brio mes examens! La vie ''active'' m'attendait. J'allais faire
mes adieux à l'Ankou. « N'appréhende pas le chemin à parcourir... Tu trouveras ce que tu cherches... Tu as su m'écouter, je vais te faire un cadeau: tant que tu seras en Bretagne, jamais la pluie ne te seras nuisance! »
Je le quittai sur ces mots et, hélas, je ne devais plus le revoir!
Le service militaire me conduisit vers des régions plus chaudes ou soufflait un vent de guerre, puis j'allais
travailler chez ''Le Vieux''*. La Bretagne et l'Ankou devenaient des souvenirs... jusqu'au jour ou: « Alain tu files à Carpentras! Chargement de placoplâtre pour Saint-Brieuc! »
J'arrivai dans la capitale des Côtes du Nord vers seize heures en espérant pouvoir vider le jour même. J'entrai dans
la cour de mon client sous une pluie battante.
« Désolé mon gars, mais le hangar est trop petit! Le clark ne peut travailler que dans la cour, il faut pour ça
attendre qu'il ne pleuve plus! » A voir ce que déverse le ciel c'est fichu pour ce soir! Déçu je remonte dans ma cabine... et l'averse se calme, il y a comme une trouée dans les nuages.
Je débâche, les ouvriers se mettent au boulot, en vingt minutes le camion est vide! Au bureau le chef de quai signe mes
papiers, la pluie se remet à tomber: « Vous avez de la chance, on dirait que le ciel s'est calmé pour vous!» Je ne réponds pas! « ... en Bretagne, jamais la pluie ne te seras nuisance! »
Il y a parfois des paroles qui reviennent des tréfonds de la mémoire! Mais non! Tout cela n'est que coïncidence...
Le temps passe. J'ai rejoint l'Italie**. Plus d'occasions d'aller chez les Celtes! Il m'arrive parfois de parler du ''bon
vieux temps'' avec Paolo!
« Alain! Paolo! Des planches à prendre chez Acquadro à Andorno Milanèse pour Pinault à Rennes... » Mois de
Juillet chaud mais humide. A Rennes il tombe une petite pluie agaçante qui cesse pendant que nous cherchons un restaurant.
Repas prit en terrasse. Je narre à mon ami l'histoire du dromadaire que les conscrits bretons avaient, en pleine nuit,
kidnappé au zoo pour aller l'attacher au poteau ''Taxis, tête de station'' devant la gare pour la grande surprise des premiers voyageurs du matin! L'ondée reprend quand nous avons regagné nos
cabines.
Aux entrepôts Pinault, route de Lorient pas de pluie, la livraison en est simplifiée. L'eau céleste ne se met à choir qu'à notre
départ vers un client bordelais.
Repas du soir au environs de Nantes par un temps splendide! Après les hors-d'oeuvre Paolo me déclare: « Alain, prenderei di
vacanze in Bretagne soltante se vieni con me! Sei più utili di un
impermeabile! » (... je ne prendrai des vacances en Bretagne que si tu es avec moi! Tu es plus utile qu'un imperméable!)
*Voir ''Débuts sur la route''
** Voir ''Milano'
Biz du Pays d'Auge
Caro