Le Club-House
Pour les chauffeurs routiers le mois d'Août est le plus souvent un mois tranquille. Beaucoup d'entreprises sont fermées où travaillent au ralenti. Jeune, brun, les yeux bleus, visage avenant Milo profite, comme beaucoup, de cette vague ''peinard-vacances''.
Nimégue, mercredi fin d'après-midi! Il se prépare à une fin de semaine tranquille: deux jours pour rentrer à Génova, trajet de touriste... « Je bent de
bestuurder van Biaggi? » (Vous êtes le chauffeur de Biaggi?). En flamand une secrétaire vient d'interrompre sa rêverie: « Ja » « Téléphone pour vous! ».
Aïe, aïe, aïe! Milo sent venir la tuile. Si le patron téléphone il y a une urgence! « Décroche ta semi et file chez
Danzas à Rotterdam... Faccia rapidemente, uno si aspetta! (Fais vite, on t'attend!) tu accroches une citerne. Livraison à Athénes! » Fracas intérieur: le rêve de fin de semaine paisible
vient de se briser net!
« L'usine a besoin du produit pour Lundi prochain sinon sera en rupture de stock et
cessera fabrication... Quatre jours seulement pour arriver... Tu peux? » « Je peux essayer! »
Il accroche une vieille citerne sans béquilles, posée sur des palettes, matériel en
piètre état! Un arrêt rapide à la sortie de Rotterdam: remplir son thermos de café chaud, acheter des chips, du chocolat et des biscuits...
Frontière allemande, changer le disque du controlographe! Allemagne et Autriche,
obligation de tricher pour respecter la loi sur le temps de conduite...
Nuque raide, yeux rouges, bouche en papier buvard... Frontière hongroise! Refaire le plein de café.
Routes étroites, sinueuses mais relativement bien entretenues. Frontière
yougoslave, routes idem! Ronron lancinant du moteur qui hypnotise: il ne voit même
pas les admirables paysages traversés.
Frontière grecque! Soixante-dix-huit heures de route avec à peine trois pauses de cinq
heures pour dormir. Saturé de café, de cigarettes, de biscuits... T-shirt collé sur la peau par la transpiration, la barbe naissante qui démange, il est sale, il sent mauvais et il y a des
miettes de chips et de gâteaux dans toute la cabine!
Lundi, six heures, enfin Athénes! A la raffinerie un gardien ensommeillé le dirige vers un
parking...
« Bon sang! Qu'est-ce que vous faites là? » Celui qui s'adresse ainsi à Milo est
un ingénieur à l'air surpris! « Comment ce que je fais là? » Milo explose: « Je viens vous livrer! En urgence! C'est ce que vous vouliez? »
Quelques explications plus tard! « Il y a eu une erreur, nos cuves sont pleines. Impossible de vider votre citerne
avant quatre jours au moins... » Milo est trop fatigué pour se mettre en
colère: « Prévenir mon patron! »...
Une heure plus tard... « Alors, avec votre règlement, je ne peux pas décrocher
cette citerne sans béquilles, je ne peux pas ressortir de l'usine en charge et vous ne voulez pas que reste dans ma cabine... C'est quoi la solution? Je vais clochardiser sur un banc? » Vert
de rage Milo: « Prendete me per un imbecille, signor ingegnere? » (Vous me prenez pour un imbécile, monsieur l'ingénieur?)
Son interlocuteur a l'air gêné! Soudain: « Euréka comme on dit ici! Vous irez au
Club-House... » « Au Club-House? » « Oui! L'usine vous invite! Quatre jours au bord de mer! A Rafina*... Je téléphone pour qu'on vienne vous chercher! ».
Le Club-House domine la mer comme un navire. C'est à un vagabond sale, barbu, fatigué que le
réceptionniste adresse un: « Bonjour Monsieur! Bienvenue, la suite de Monsieur est prête... Si Monsieur veut bien suivre le garçon! » Jamais Milo n'a entendu autant de ''Monsieur'' au
milieu de si peu de mots.
Il ne prend vraiment conscience du luxe de sa chambre (Corbeille de fruits, mini-bar,
sels de bain, etc...) que dans l'immense baignoire ou il se débarrasse à la fois de sa crasse et de sa fatigue! Déjeuner sur la terrasse, il n'y a qu'un autre visiteur, un ingénieur allemand aux
cheveux blancs, les garçons sont aux petits soins pour les deux dîneurs...
En quatre jours, Milo va parfaire son bronzage, user joyeusement de la piscine, de la plage,
du bar et apprendre à connaître la cuisine grecque... Vacances impromptues qu'il savoure pleinement.
C'est à un homme tout neuf que le réceptionniste annonce: « Monsieur, l'usine vient de
téléphoner, vous pouvez reprendre votre camion! »
Deux semaines plus tard, il a rejoint Génova. Ou connue son aventure, il fait des envieux:
« Espèce de veinard, tu l'a fait exprès? » « Il n'y a de la chance que pour la canaille... » « Ca fait quoi d'être millionnaire?... »
Le patron de Milo se joint à la discussion: « L'uomo è in inferno qualque volta e qualque
volta al paradiso... è la vita! » (L'homme est parfois en enfer et parfois au paradis... c'est la vie!).
*Rafina: Station balnéaire réputée à l'est d'Athénes.
Biz du Pays d'Auge
Caro
vraiment impensable ces missions en KMS
at pas facile ce job de "forçat du bitume ou des chemeins caillouteux ! amitiès