HAMBURG

Publié le par Alain

Le chat et les roses.
            Chaque fois que je vais à Hamburg je ressens la même impression de miracle.
            D'une ville en ruine, les allemands ont fait la première cité de R.F.A. Situé à plus de cent kilomètres de la mer, le port déborde d'activité. Y charger est facile, tout est organisé, prévu, il n'est même pas utile de surveiller les dockers, ils savent travailler!
            Si j'aime bien aller à Hamburg c'est aussi pour rendre visite à un ami.
Gunther Lechevalier, descendant de huguenots français exilés, possède un station-service à Wilhemsburg. Dans la banlieue, sur la route du port, il a la chance d'avoir suffisamment de terrain pour que puissent stationner trois où quatre camions. Il a compris comment, à peu de frais, il pouvait attirer une clientèle de chauffeurs européens.
           Il a installé deux machines à café: l'une distribue l'eau chaude teintée, dans laquelle on verse une petite coupelle de lait concentré, appréciée par les habitants des pays nordiques, l'autre donne un café plus fort, voire l'expresso des pays du sud! Comme il sert également des ''hotdogs'' à base de weisswurst où de bratwurst fumés ses clients sont nombreux et fidèles!
           Gunther est un ancien routier. Grand, crinière blanche, visage expressif, la soixantaine alerte, il reçoit avec plaisir français et italiens car il se flatte de parler les deux langues. (Enfin presque!) Il n'est pas avare d'anecdotes qui distraient ses visiteurs.
           Ce matin, alors qu'il vient faire le plein du bahut, je ne lui trouve pas son allant habituel: « Fatigué Gunther? » « Non! Un peu triste! » Il me désigne la vieille maison qui jouxte le parking: « Ma voisine est décédée il y a deux jours. » « C'était une amie? » « Eine sehr alte Freundin! » (Une très vielle amie!)
           Devant un café il continue: « Juste après la guerre je suis devenu chauffeur livreur. Nous livrions avec un matériel sauvé de l'armée, absolument pas adapté... Des colis lourds, pas de palettes, pas de clarks... Tout à la main! Chez certains clients il fallait parfois attendre que l'on vint nous aider. Ca nous retardait. »
           « Livraisons faites, je rentrai au dépôt en roulant trop vite! Dans la rue, à quelques pas d'ici, je renversais, sans la toucher, une dame d'une quarantaine d'années. A l'hôpital, on diagnostiqua une foulure de la cheville gauche. Je raccompagnai chez elle, dans cette villa, mon accidentée ingambe qui s'appelait Hilse... Un matou gris à rayures vint nous accueillir en miaulant. Ce soir là, pour aider ma victime, je lui servis sa patée. »
            « Au cours des semaines qui suivirent, j'allais presque chaque jours visiter Hilse pour lui rendre quelques petits services. Malgré notre différence d'âge nous avions sympathisé. Elle m'offrait café et petits gâteaux. Pendant qu'elle ''schwatzte'' (bavardait), ''Kaiser'' le chat venait s'installer sur mes genoux et s'endormait paisiblement! »
            « Par la suite, à cause de mon travail, je vins moins souvent, mais toujours avec plaisir, voir mon amie et caresser le chat. » « Ces visites durèrent une quinzaine d'années! A l'un de mes passages j'appris que ''Kaiser'' avait rejoint le paradis des matous. Hilse n'en semblait pas trop attristée. Je lui en fis la remarque: ''Simplement, me dit-elle, mon chat m'a fait savoir qu'il était heureux! Je l'ai enterré au pied du vieux sapin. J'ai mis une rose sur sa sépulture, hé bien! cette rose c'est mise à pousser: ''Kaiser wollte nicht dass ich traurig bin!'' (Kaiser ne voulait pas que je sois triste!)''. »
            « J'ai continué la route encore quelques années, quand j'ai voulu arrêter c'est Hilse qui m'a signalé cette ''tankstelle'' (station-service) qui était à vendre. Tu comprends pourquoi je suis un peu ''trübsinnig'' (troublé). En plus je viens d'apprendre que, dans deux où trois ans, la maison et la station seront détruites pour faire place à un immeuble... »
             J'eus beau faire je ne pus, ce jour là, rendre le sourire à Gunther. Désolé, je dus quand même partir, travail oblige!
             Ce n'est que huit mois après que je retournais à la station. Mois de Janvier hivernal, froidure, verglas et neige! Surprise! C'est un jeune mécano qui vient faire le plein. Je me précipite dans la chaleur de la salle des machines à café. J'y trouve un Gunther joyeux et fredonnant.
            « Content de te voir comme ça! Le moral est revenu.
» « Certainement. Je n'ai eu que de bonnes nouvelles de Hilse! » « Tu te moques de moi? » « Mais non. Kaiser me l'a dit! » Je me demande si mon vieil ami n'a pas perdu la raison. Et ça doit se lire sur mon visage! Il a un sourire et appelle: « Hans! Überwacht shop! » (Surveille la boutique!) et à moi : « Viens! » Nous sortons. Il va vers la villa voisine, enjambe la haie.
             Je le suis sur la pelouse recouverte d'une neige vierge et fine qui crisse à chaque pas. Il se dirige vers le fond du jardin, écarte quelques broussailles fanées. Figé d'étonnement, j'aperçois dans le froid glacial, surgissant de la neige, au pied du vieux sapin desséché, incongru et magnifique, un buisson de roses en fleur.
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Caro 28/06/2009 21:29

Il y a toujours une certaine magie dans tes rencontres, comment ne pas être troublé!
Biz du Pays d'Auge
Caro

Chriz 15/06/2009 18:52

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Géniale cette histoire.
Les roses sont le symbole de régénération, du processus de transformation psychique vers le spirituel...

Tu parles allemand sans accent, dis donc !

Tu sais que ça ferait un super scénario pour une série fantastique...
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rsylvie 27/05/2008 13:13

beaujour alain
qui a dit que les hommes ne savaient pas parler avec émotion
qu'ils n'étaient que des monstres bourrus et grossiers !

tes histoires sont toutes trés belles, droles, et m'emporte à chaque fois dans un nouveau pays..
mais cellà me ravit particulièrement le coeur.
elle n'est que douceur.
merci pour ce moment de tendresse.
bonne journée à toi aussi

Jill.C 21/05/2008 22:17

Bonjour Alain, il y avait longtemps que je n'étais venue faire un petit tour chez "le routier poète" que tu es. Cette histoire est vraiment très belle et m'a d'autant plus touchée que nos animaux décédés ont aussi leur rosier dans mon jardin. Te lire est toujours un plaisir.

Maky 19/05/2008 00:39

De la poésie, que de la poésie, un plaisir.
Merci Monsieur.