Dimanche 20 avril 2008



Tous pour traduire....!


Un mardi matin entre sept heure et dix heure....

Hanovre. Les entrepôts grisâtres de Grundig. Hans, la trentaine, engoncé dans sa canadienne, les petits matins de Juin étant encore frais, surveille le chargement de nombreux cartons étiquetés: ''hoch'', ''niedrig'', ''zerbrechlich'' (haut, bas,fragile). Semi chargé, cartons soigneusement calés, Hans ferme les portes et un douanier en vert appose les scellés: « Aufzumachen nur hat den zentralen Zoll von Mailand » (N'ouvrir qu'à la douane centrale de Milan). Le Scania rouge entame son périple...
          Le gardien de l'usine Disdell de Waregem lève la barrière de sortie devant le Volvo qui s'avance: « Alors Léon, tu es sur le départ? » « Oui! Plein de résidus sans valeur! Je me demande pourquoi on transporte ça! » Léon, un gros chauffeur au crâne dégarni, a un haussement d'épaules. « T'es chargé pour ou? » « Pour l'Italie... Milan. » «  A t'revoir min garchon! » Un dernier signe de la main, l'Italie est au bout du chemin...
        Morcenx. Je charge des barils de résine de pin pour une fabrique de chewing-gum de Rho près de Milan. Le client me tend un telex expédié par ''Papa'': Rentrer au plus vite, le Magirus doit passer en révision générale. Allons revoir Monza...
       Johan, un hollandais typique: grand, roux, barbu et flegmatique. Son Daf perdu dans le dédale des rues de l'immense usine Alcan, cherche à gagner une issue qui se dérobe. Il interpelle un ouvrier: « Of is de output als hij je bevalt? » (Ou est la sortie, s'il-te-plait?) « Elk recht en aan de  linkerkant! » (Tout droit et à gauche!) Passée le portail Johan soupire pour lui-même: « A tourner en rond j'ai allongé la distance entre Vlissingen et Milan! ».
       Ecco! Un petit lutin facétieux vient de poser quatre pions sur l'échiquier du hasard. Le cinquième va bientôt sortir de son armoire un uniforme frais repassé et ne se doute pas de la nuit qui l'attend.
       Dix-sept heure! Chaude fin d'après-midi. Quatre routiers, à la terrasse du café faisant face aux portes fermées de la douane centrale, espèrent encore donner leurs documents aux transitaires!
      Je connais Léon, nos routes s'étant souvent croisées. Quand à Johan, qui est visiblement un ami de Hans, Jeff.* me l'a un jour présenté! L'attente s'est prolongée pour rien! Il est temps de songer à se restaurer et le problème va venir de Léon: « Assez de macaronis! J'ai envie des frites! ».
      Les baraques à frites ne courent pas les rues de Milan! « Je sais ou il y a, déclare Léon, un bon restaurant grec...Via Santa Margherita! » Je voudrais émettre une réserve, le quartier est plutôt isolé et pas trop bien fréquenté. Pas le temps! Léon a déjà entrainé Johan et Hans, je me résous à suivre le mouvement. Nous parquons pas très loin du restaurant. A ma demande et par prudence les bahuts sont serrés les uns contre les autres!
      Léon a eu ses frites! Dessert et gelati (glaces), café, le repas se prolonge... Désagréable surprise en sortant. Après un instant de stupéfaction incrédule, Hans s'écrie: « Mein L.K.W! Oder mein L.K.W ist? » (Mon camion! Ou est mon camion?) Il faut nous rendre à l'évidence: le semi allemand et son chargement ont disparus. Le seul dont le chargement ai de la valeur...
      Dans un petit bureau du poste central de police le ''caporale dei carabiniéri'' Cesare vient de prendre son service. Uniforme impeccable, casquette conquérante, il se prépare à une nuit paisible! Il y a peu de dépôts de plaintes la nuit.
      Tranquillité finie avec l'irruption, dans son univers feutré, de quatre individus agités, parlant tous ensembles dans des idiomes différents. Après quelques instants bruyants le ''caporale'' décide d'interrompre cette cacophonie ou il ne comprend rien! « Silenzio! Non parlate tutti allo stesso tempo! » (Silence! Ne parlez pas tous en même temps!)
      Je décide d'intervenir. En quelques mots je mets le ''capo'' au courant du vol!
      « Bene! Il n'y a plus qu'a faire la déclaration! ». Il attire vers lui une vieille Rémington qui fut neuve au siècle dernier. Et, s'adressant à Hans, demande: « Come si chiama? » (Quel est votre nom?). Sans réponse de l'interressé qui ne parle pas italien!
     J'interpelle Léon: « Tu parles allemand? » « Non! Mais Johan oui... Moi je parle flamand! » Je tiens la solution: « ''Capo'' je vais traduire vos demandes en français pour Léon, qui traduira en flamand pour Johan qui traduira en allemand pour Hans! »
      Les questions montent l'échelle et les réponses descendent...Inévitables erreurs, lapsus et fous-rires qui en rèsultent... Deux heures plus tard la déclaration de vol est terminée... Le ''caporale'' a desserré sa cravate, ouvert son col, il a le front est rouge, couvert de sueur, les doigts, la Rémington étant ce qu'elle est, tachés d'encre!
     Quand nous partons il me donne, avec un soupir, une dernière phrase à traduire: « Si trovera l'autocarro, li trovano sempre.... ma svuotano! » (On retrouvera le camion, on les retrouve toujours... mais vides!)
     Demain il y aura, sur quelques marchés de Milan, des téléviseurs neufs en solde!



*Voir ''Flamand et danois''


par Alain
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Commentaires

Cette phrase-là : "Ecco! Un petit lutin facétieux vient de poser quatre pions sur l'échiquier du hasard. Le cinquième va bientôt sortir de son armoire un uniforme frais repassé et ne se doute pas de la nuit qui l'attend.", elle témoigne de ton talent d'écrivain.
J'adore !!!!
commentaire n° : 1 posté par : Profette championne du créneau... mais pas trop des marche arrière... (site web) le: 20/04/2008 21:20:47
J'ai déjà vécu une situation similaire, avec un début en français, traduit en américain puis retraduit en japonais. Deux heures au lieu de 30 minutes... Et nous attendions tous, presque au garde à vous, debout, que notre maitre Karatéka japonais ait fini de parler !
J'ai toujours autant de plaisir à lire tes histoires ! Merci
commentaire n° : 2 posté par : BBK.mel (site web) le: 20/04/2008 22:06:55
Alain tu n'as jamais bossé dans la traduction ou l'interprétariat avec ton niveau de langues ?
commentaire n° : 3 posté par : Loïs de Murphy (site web) le: 21/04/2008 08:53:46
Profette: Merci, mais je ne suis pas un écrivain juste un conteur de souvenirs!
Et je suis sur que tu conduis (même en marche arrière) mieux que tu ne le dis!
BBK: Au garde-à-vous pendant deux heures à écouter du japonais-américain, il faut l'aimer son sport!
Loïs: On pourrait croire en lisant mes souvenirs que je connais quelques langues étrangères. Il n'en est rien. Les mots utilisés sont des mots simples, des mots de tous les jours, la conjugaison pas toujours juste, les phrases approximatives.. même en italien! Mais à force de se frotter aux douaniers, policiers, ouvriers où patrons des pays visités, à force d'avoir à demander un renseignement, à manger, à téléphoner...etc! on peut, si on a de le mémoire, se forger un petit vocabulaire! Et les autochtones sont souvent plus aimables avec ceux qui s'efforcent,même avec maladresse, à parler leur langue!
commentaire n° : 4 posté par : papa de Lili (site web) le: 21/04/2008 10:01:40
J'imagine bien la scène, je suis écroulée de rire!Digne d'un vidéo-gag!:o)
Bises
commentaire n° : 5 posté par : Minipoucine (site web) le: 21/04/2008 22:08:45
Je crois que le vol des camions revient à la mode à la vitesse grand V. Et vu le coût de la vie, ce sont les denrées alimentaires qui finiront par être visées. Belle histoire sur l'Europe des Routiers.
commentaire n° : 6 posté par : Francis (site web) le: 22/04/2008 00:02:04
Ehg oui, l'entraide, c'est international quand on fait partie d'une même corporation ou qu'on pratique une même passion... j'ai déjà vécu des conversations mi anglais, français, italien, allemand sur la plongée et on se comprenant parfaitement... on était tous à bord du même bateau en croisière et la discussion était passionnée malgrè les différences de cultures et de langues !!!
Bisous Alain et à bientot dans ton camion ou dans mon cabanon ;-)
commentaire n° : 7 posté par : Cath la Cigale (site web) le: 22/04/2008 09:28:03
beaujour alain
de la fiction ou ?
non c'est du réel, mais quel talent de conteur.
vous avez une trés jolie plume avec de charmantes tournures de phrases.
bi-langues, tri langues ???? il est vrai qu'avec un métier comme le votre, on est amené à croiser beaucoup de monde...
une vie trépidante, mouvementée et qqfois périlleuse.. il parait que vos camions (splendides pour beaucoup) sont les victimes de la hausse des carburants et que l'on vide bien souvent les réservoires quand vous êtes stationnés ?

merci de vos passages dans le 61
bonne journée.
à+ rsylvie
commentaire n° : 8 posté par : rsylvie (site web) le: 23/04/2008 09:12:34
Bonjour Ami,

La tendresse dans ce texte fait particulièrement détester les vols dans les camions de vos routiers, qui, eux restent sympas! (Vive la solidarité Européenne)
Bonne et douce journée
Bernadette
commentaire n° : 9 posté par : senioretjournal (site web) le: 23/04/2008 10:05:57
Merci de te visite durant mon absence Alain.
Bises de Perpignan.
Deborah
commentaire n° : 10 posté par : Deborah (site web) le: 23/04/2008 17:41:44
Superbe texte, comme j' aimerai pouvoir en faire autant!
Je ne sais pas quand ce déroule cette avanture, mais "régulière" de l'Italie, les choses n'ont pas changées, à part la Rémington...
Continues à nous faire voyager.
Amicalement
commentaire n° : 11 posté par : Ptitepomme le: 26/04/2008 10:45:55
Minipoucine: Ce fut effectivement assez drôle!
Francis, Bernadette: En l'occurrence il s'agissait d'un vrai trafic européen! Dans les agences douanières où chez les transitaires certains employés prenaient notes des chargements de valeur! Prévenues, des bandes organisées dérobaient les camions, jamais dans les pays d'origine, jamais avec violence, en profitant de l'absence du chauffeur! Et ils ne volaient que la cargaison, ce qui permettait au chauffeur de repartir en écourtant ainsi l'enquète... Il a fallu deux où trois ans avant que des policiers autrichiens puissent mettre fin au trafic!
Sylvie: Récit bien réel mais aussi assez ancien!
Deborah: Amitiés, merci de ton passage.
Ptitepousse: Souvenirs des années 70/75. Amitiés.
commentaire n° : 12 posté par : papa de Lili (site web) le: 26/04/2008 11:51:48
j'aurai pu t'ajouter une traduction en provençal, mais je doute qu'il y ai eu bcp de personnes intéressées !!!
bises
commentaire n° : 13 posté par : Christian JULIA (site web) le: 26/04/2008 15:43:44
Alain, j'aimerai t'inviter à partager tes superbes récits avec d'autres passionnés qui se réunissent au sein d'un site. Ou tout du moins avoir ton autorisation pour afficher le lien de ce blog.
N'hésite pas à me contacter,
Amicalement. Ptitepomme71@aol.com
commentaire n° : 14 posté par : ptitepomme le: 27/04/2008 15:35:21
Ah! j'adore la scène du bureau!mais déjà qu'en français, déposer une plainte c'est pas de la tarte, là j'imagine!
commentaire n° : 15 posté par : planeth (site web) le: 28/04/2008 08:31:44
Qu'ajouter à tous ces éloges ?
C'est toujours un grand plaisir que de voyager avec toi.
Tu n'as pas envi d'écrire une fiction "chez Roger" ?
Amitié
commentaire n° : 16 posté par : louis (site web) le: 29/04/2008 14:51:07
Eh oui...comme je l'ai déjà narré !
J'ai donné aussi, mais sans humour...
Merci de ce moment.
Amitié
commentaire n° : 17 posté par : Maky (site web) le: 01/05/2008 00:57:52
Décidément, j'aime bien ton style de narrateur et j'aime ces histoires de "road"...Merci.
commentaire n° : 18 posté par : Laurence (site web) le: 01/05/2008 12:28:23
Ha ça, les envies de frites, ça ne pardonne pas. Excellent texte une fois de plus.
commentaire n° : 19 posté par : Le Parcheminé (site web) le: 14/05/2008 11:34:31

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