ELLES SONT LA AUSSI...

Publié le par Alain

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La route est une amante!


            Sur les routes qui relient l'Italie au nord de l'Europe, Paolo et moi sommes devenus quasiment inséparables. Nous honorons les contrats de ''Papa''. Santa Lucia* et son âne sont déjà passés deux fois! Notre travail a porté ses fruits, trois autres chauffeurs sont venus nous rejoindre, qui tournent principalement en national.
             Monza est devenu ma ville. Le week-end je prends mes repas au sein de la famille. Paolo possède un petit logement pas très loin de la villa de ses parents. Mamma a estimé que je devais être aussi autonome. Passé les pilastres d'entrée de la cour se trouve un pavillon qui fut celui des concierges, deux pièces en étage. ''Papa'' les a faites aménager et meubler de neuf. Mon ''chez moi'' est tout à la fois pratique, confortable et gratuit!
             Compte tenu de mon salaire le logement gratuit ne s'imposait pas. Mais, Mamma et Papa ont une façon bien à eux de concevoir les rémunérations de Paolo et de son copain....
             Le travail du samedi matin terminé nous allons voir Mamma au bureau pour prendre les ordres, mettre les documents (Aussi envahissants qu'en France!) à jour et régler les frais de route. Car c'est Mamma qui a la pleine charge des finances de la société! Avec la même rigueur que Mlle Pingeon**... Ces dames ont une façon bien à elles de tenir les comptes!... « Lei andra a fare una passaggieta oggi, i miei bambini? » ( Vous allez vous promener aujourd'hui mes enfants?) « Si! Mamma. » « Allora avete bisogno di soldi! » (Alors vous avez besoin d'argent!)
              Non, nous ne voulons rien, mais elle nous tend un billet de cinq mille lires et ajoute: « Prendete quello! Dette nulla a Papa! » (Prenez ça! Ne dites rien à Papa!)...
    Dans l'après-midi, au moment de partir, Papa nous appelle: « Paolo! Alain! Venez ici... » Nous voilà, de façon identique nanti d'un autre billet..avec la recommandation: « Dette nulla a Mamma! ».... Ah! les femmes!...
              Nimégue. Camions à quai, nos bavardons avec Raymond, un chauffeur belge avec qui nous avons sympathisé. Grand gaillard barbu, pansu, rigolard et disert il mène un petit camion de douze tonnes après une longue carrière sur les routes. Il nous distille parfois d'amusants souvenirs
              Comment ce jour-là en sommes nous venus à parler des camions et des femmes, je ne m'en souviens plus!. « En ce moment de plus en plus de femmes voudraient devenir routier! » déclare Raymond, « Je me demande ce qui leur prends, les femmes c'est fait pour rester à la maison! »
              Nous n'avons pas le temps de répondre, il reprend: « J'en ai connu une de ''routière''! J'étais au Perthus à attendre que les espagnols me laissent partir. Je sommeillais dans ma cabine quand un camion Mack, avec son museau de bouledogue, vint se ranger à coté de moi! C'est seulement quand le chauffeur descendit que je réalisais que c'était une femme... »
               Il rigole: « Mais pas n'importe quelle femme: Gisèle. Presque un mètre quatre-vingt, quatre-vingt dix kilos de muscle et de poitrine. Une grande gueule bien connue. Les mauvaises langues disaient qu'elle se rasait la moustache tous les matins! C'était un bon copain solide et serviable. Un cas! » Songeur il ajoute: « Des comme ça il y en a peu! Les camions c'est pas faciles... » Il se tourne vers moi: « Les futures ''chauffeuses'' devraient connaître ce qu'on dit chez toi, Français: ''Du coté de la barbe est la toute-puissance!''. Les silhouettes de mannequin ça va pas avec un trente-huit tonnes! »
               Pendant que nous discutons d'autres bahuts arrivent Paolo et moi sommes là depuis longtemps car nous connaissons l'entreprise et nous n'avions pas envie d'hériter de la dernière place au fond du quai.
               En raison d'un mur et d'un arbre malvenu, pour accéder au déchargement il faut, en marche arrière, manoeuvrer à contre-main c'est-à-dire en se guidant, au rétroviseur, sur coté droit de la semi. Le quai étant protégé du vent par des écrans en plastique l'approche se fait en partie à l'aveugle. Pas agréable! Se mettre en place, sans à-coups, demande une bonne maîtrise de conduite...
               Nous observons nos collègues qui se rangent un à un. C'est à un bahut bleu que revient la place du fond. « Va pas s'amuser le gars! » commente Raymond.
               Pourtant, calmement le chauffeur positionne son camion et commence à reculer. Lentement mais en continu. Une petite rectification de trajectoire sur la droite puis sur la gauche, les écrans de plastique s'écartent, la semi s'arrête au ras du quai!
              Cette manoeuvre tout en douceur déclenche l'approbation de Raymond: « Pfouit! Bravo! C'est un moustachu*** ce type, tout le monde ne saurait en faire autant! » Il s'interrompt, oeil écarquillé, bouche ouverte, image même de la surprise la plus totale: de la cabine, papiers en main, une silhouette vient d'apparaître: fine, féminine, un mètre soixante-cinq, cinquante kilos maxi sous une masse de cheveux clairs. Un vrai tanagra!
              Paolo est le premier à revenir de sa surprise. Goguenard il regarde Raymond et laisse tomber: « Du coté de la barbe... hein? » En italien il ajoute: « Oggi, le donne guidano come gli uomini e, di piu, loro ne sono fiere... » (Aujourd'hui, les femmes conduisent comme les hommes et en plus elles en sont fières!). Ah! Les femmes!...


*) En Italie Santa Lucia remplace le Père Noël.

**) Voir ''Brocéliande''

***) Terme d'aviation désignant un vieux pilote doué.


 

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Caro 28/06/2009 21:02

J'ai bien ri en lisant cette histoire!!!
Le machisme n'est plus de mise dans ce métier et c'est tant mieux. J'ai toujours reçu un accueil respectueux et sans a priori ( sauf quelques irreductibles...mais ça me fait plutôt rire)
J'aurais voulu être une petite souris pour voir sa tête quand il a vu descendre le petit bout de femme qui conduisait...
Biz du Pays d'Auge
Caro

Le Parcheminé 14/05/2008 11:29

Pfffioouuuu ! Il y a longtemps que je n'étais pas venu, moi, et j'ai du retard.
Mais tes textes sont toujours aussi agréables et amusants à lire. Un jour il te faudra rassembler tout ça en un livre.

rsylvie 28/04/2008 14:08

beaujour alain

et bien oui, le camion se féminise... et je ne parle pas de la décoration intérieure !!!
lol (que je trouve un peu crue de temps en temps)
mais oui, j'ai appris qu'il est de plus en plus de femmes à devenir chauffeur. c'est comme pour les bus en ville. il est vrai que la mécanique a fait beaucoup de progrés et que l'on ne demande pas au chauffeur de tracter manuellement la remorque, alors pourquoi pas une femme ? d'autant plus,,,,, qu'il y a la délicatesse en prime.

trés belle histoire, j'aime bien lire vos articles, ils sont toujours finement tournés avec un p'tit quelque chose en plus de tendresse.
bonne semaine à vous aussi,
rsylvie

planeth 28/04/2008 08:28

Je dirais comme Loïs mais en moins lettré: c'est trop bon à lire! ;0)

Profette championne du créneau... mais pas trop des marche arrière... 20/04/2008 21:15

Moi, j'adore le coup du billet "en douce" de l'autre, de Mamma et Papa. :0091:
Et bien sûr je n'ai pas été surprise du tout qu'une femme estomaque 3 routiers en un créneau...
Ca m'arrive tous les jours...
:-p