Vendredi 28 mars 2008
Ou voulez-vous aller?


                  Ottavio jette un oeil sur la montre du tableau de bord de son Scania: vingt-et-une heure. Il ne peut réprimer un geste d'énervement. Sur le parking du marché-gare de Perpignan, il n'a cessé de se déplacer d'un entrepôt à l'autre pour charger des lots d'oranges. Pas moyen de vraiment se reposer. Le dernier lot devrait être arrivé depuis longtemps. Il est à présent trop tard pour espérer être à Turin à l'ouverture du marché. Adieu à la prime de rapidité!
             L'Espagne livre enfin ses fruits. Il est plus de vingt-deux heures quand il part enfin... sans café, le distributeur est vide!
             Son espérance de trouver ou s'arrêter s'effrite au fil des kilomètres. Dans les villages traversés tout dort, rien d'ouvert! De Perpignan à Béziers en passant par Narbonne c'est le grand désert... catalan.
              A Montpellier un bar est encore illuminé, dans la salle un seul client et un garçon en train d'empiler les chaise. Ottavio savoure son deuxième café quand le client s'approche: « Monsieur, j'ai raté mon train... Je dois aller à Marseille. Pourriez-vous m'emmener, s'il-vous-plait? » C'est un garçon d'une vingtaine d'années, il ajoute: « Je suis étudiant en médecine! » « Perche non! Finisco il mio caffé! (Pourquoi pas! Je finis mon café!) » Il termine en français: « Ensuite on y va! »
              Après quelques bavardages et une heure de route l'étudiant, fatigué, s'est endormi. Ottavio sourit. Il se souvient de son premier auto-stoppeur! Débutant, il conduisait encore en national et c'est un peu après Genova qu'il avisa un moine faisant du ''stop''.
              Le religieux s'avéra être un séminariste danois qui se rendait à Rome. Pas facile de communiquer. Le contact linguistique se fit... en latin. Souvenir scolaire pour Ottavio! Latin de cuisine que César eut renié mais conversation possible. Le séminariste avait de l'humour, Ottavio aussi, le voyage s'en trouva raccourci!
               Cet amusant trajet l'incita a offrir encore son hospitalité. Avec plus où moins de bonheur suivant les cas. Souvenir agréable: le frère et la soeur pris à Venlo et qui allaient rendre visite à leurs grands-parents aux environ de Saverne. La choucroute, mitonnée par la grand-mère et à laquelle il fut convié, reste un moment de gourmandise mémorable!
               Souvenir aussi: cet homme étrange à l'air sévère et aux vêtements stricts qui, sur une distance de trois cents kilomètres, n'ouvrit la bouche que pour dire « Bonjour! » et « Merci! ».
               Aix-en-Provence, le ciel s'éclaircit à l'est. L'étudiant le quitte avec moults remerciements. Pour Ottavio encore huit où neuf heures de conduite avant d'arriver à Turin. C'est aussi l'heure ou la fatigue se fait le plus sentir. Saint-Maximin s'annonce à point pour lui permettre un moment de détente. Petit déjeuner en terrasse, sous les platanes de la place centrale.
               Ce petit matin déjà chaud le renvoie quelques années en arrière à une terrasse semblable mais à Burgos! Il se sentait fier, ce jour là, avec deux jolies françaises pour lui tenir compagnie... Il avait l'impression que tous les espagnols le regardaient avec envie...
               Le trajet entre Rotterdam et Burgos ne semblait pas devoir différer des autres. L'imprévu survint quand, au niveau d'Etampes, il prit à bord des sac-à-dos cachant deux jolies bretonnes! Qui allaient passer quelques vacances en Espagne!
               La première heure de route fut presque silencieuse, les deux jeunes filles n'étaient jamais montées dans un camion. Le chauffeur jeune et sympathique, la cabine spacieuse et propre, le tableau de bord aux nombreux instruments, les impressionnèrent.
               Il leur fallut un certain temps avant qu'elles ne se décident à dialoguer. La gentillesse, la simplicité d'Ottavio établirent un climat de confiance.
              « M' chiama... Je m'appelle Ottavio! En français c'est Octave! et vous? » La question s'accompagne d'un grand sourire. « Moi c'est Maryvonne et là ma cousine Chantal! » La plus âgée des deux jeunes filles qui vient de répondre est blonde avec de grands yeux bleus, sa cousine, légèrement plus jeune, lui ressemble mais ses yeux sont plus sombres! La conversation ainsi entamée se poursuit. Questions, réponses se suivent, se chevauchent provoquant plaisanteries et fous rires!
               Chantal et Maryvonne découvrent la route, Ottavio la Bretagne! Ils atteignent Burgos à la nuit tombée. Trop tard pour trouver un terrain de camping. Ottavio cède aux filles la couchette du bas, large et confortable, il se contentera de celle du haut!
               Au matin alors que son camion est au déchargement, Ottavio et ses nouvelles amies s'installent à la terrasse d'un petit café-restaurant en face de l'usine. Il fait chaud en ce mois de Juin! Petit déjeuner d'adieu, les filles poursuivant leurs vacances et Ottavio reprenant le chemin de l'Italie.. On échange des adresses, on promet de s'écrire.... Il y a comme un soupçon de larmes dans les yeux bretons!
               Trois croissant plus tard Saint-Maximin s'éloigne. Encore un effort... Menton, Savona, Turin...
                Après la fatigue du voyage le retour à ''alla casa'' est une joie. Ottavio pousse la porte de la cour de son pavillon de San Vicenzo. Un bambin tout blond, de quatre où cinq ans, se précipite vers lui: « Papa! Papa!.. » Il se penche, prend son fils sur les bras, interroge puis appelle: « Cédric dov'é mamma? (Ou est maman?)..Maryvonne...Maryvonne... Sono di ritorno! » (... je suis de retour!) L'auto-stop conduit parfois de la Bretagne à l'Italie... 

par Alain
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