Attente entre deux mondes.
Si les italiens ont un aussi bon réseau autoroutiers c'est que les ''Nazionale'' et
autres ''Provinciale'' sont en assez mauvais état, souvent étroites et sinueuses! J'en fais l'expérience douloureuse. Au volant d'un Fiat avec conduite à droite, je galère entre Mantova et
Brescia pour le compte des ''Trasporti Milezzoni''.
Voilà maintenant six semaines que Paolo m'a accueilli à Monza. La jeunesse ne doutant de rien j'étais arrivé un samedi, l'oeil clair, le sourire aux lèvres.....
Reçu à bras ouverts. Papa Milezzoni, un homme de grande taille, visage avenant, couronne de cheveux blancs, des yeux vifs, rieurs, une grosse moustache à la ''Peponne''! Mamma (Si, si, avec deux
m!), petite, frêle, des cheveux gris, des yeux très bleus et un chaud sourire de bienvenue... Il y a aussi ''cugino'' (cousin) Giuseppe, grand, mince, la cinquantaine, solide et souriant. C'est
notre mécanicien.
Le dimanche Paolo et Giuseppe m'entraînent à San-Siro pour un match Inter-A.S Roma.... J'entre ''diritto'' (tout droit) dans le monde des trois ''C'': bel canto, caffè, calcio!
(le tiercé peut s'inscrire dans n'importe quel ordre!). Nous terminons la soirée assis au ''Caffè Biffi'' sous la ''Galleria Vittorio Emmanuele'' qui relie la Piazza del Duomo à la Scala.
« Qui, me dit Paolo, la metà di Milano seduta, guarda passare la metà di Milano che cammina! » (Ici, la moitié de Milan assise, regarde passer la moitié de Milan qui
marche!)...
Le lundi matin, après le départ de Paolo dans son Fiat rouge et noir, Papa Milezzoni me ramène sur terre: pour travailler en Italie il me faut un permis... Le ''patron''
récupère mes papiers et m'assure régler le problème rapidement: « Allez donc visiter Milan..! ». Pas trop envie. Sans papiers, avec un vocabulaire restreint je crains un éventuel
contrôle de police! « Je préférerais travailler avec Giuseppe au garage. ».
Trois semaines incertaines. J'ai quitté un monde, je n'ai pas encore intégré l'autre! Une légère nostalgie... Avec ''il cugino'', remise en état d'un vieux Fiat 682 et de sa
remorque. Au travail, aux repas, j'étoffe mon vocabulaire. Les retours de Paolo coupent la routine.
Le ''Patron'' ne parle pas de mon permis de travail. Je n'ose y faire allusion! Le Fiat est réparé. Dans la cour je m'entraîne à le conduire. C'est un massacre! La
conduite à droite c'est pas vraiment mon truc. Ma main gauche n'arrive pas à manier le levier de vitesse , la boite, malmenée, proteste bruyamment! Par contre, grâce à l'essieu directionnel de la
remorque, il est assez facile de reculer.
Samedi! J'aide Paolo quand ''Papa'' vient nous chercher. Réunion de tous autour d'un café. Le Patron déclare: « Alain, j'ai votre autorisation de travail, vous êtes
mon nouveau chauffeur! » Félicitations générales qui font chaud au coeur. « Bene!reprend Papa, Alain qu'avez-vous conduit comme camion? » Je lui parlerai bien de Tambourin* mais je
vais au plus direct: « Seulement des Magirus! » « Vous en étiez content? » « Oui! c'est un bon bahut, le plus puissant aussi! » « Bon! Lundi vous ferez votre
premier voyage avec le Fiat: chargement à Sassuolo pour Foggia. Mamma vous donnera les documents! »
Avec les papiers du camion deux mystères se résolvent. Ici je peux charger quarante-quatre tonnes, d'ou le nombre d'essieux.(Six sur mon Fiat! Ce qui fait vingt roues et
explique son surnom de ''mille-pattes'') Quand aux bandes blanches obliques sur les pare-chocs elles sont la marque d'un transport en location!
Sassuolo! La capitale du carrelage en faïence, plus de quinze fabriques sur quelques kilomètres carrés. J'y suis déjà venu quand j'étais chez le Vieux. Un français
''autista'' pour une firme italienne intrigue le personnel et les autres chauffeurs. Tous me font bon accueil.
Le camion chargé j'ai six cent-cinquante kilomètres d'autoroute pour aller à Foggia. Le temps d'une bonne prise en main! Assuré de ne pas voir, tous les matin, le même
décor à travers ma fenêtre, je me sens revivre! Tout se passe bien
Même l'inévitable contrôle de police. D'abord surpris, les policiers, avec qui je bavarde un peu, viennent l'un après l'autre, voir ce ''francese un po'bizzare'' qui a
accepté de gagner moins pour travailler avec un ami.
Je tourne depuis deux semaines en national. De Brescia, semaine finie, je rentre à Monza. Papa Milezzoni a, parait-il ''un quelque chose'' pour moi. Quand j'arrive, le
Patron, Mamma, Giuseppe, Paolo sont là. Je range le ''mille-pattes''. Paolo se précipite, avant que je puisse réagir il m'aveugle avec un grand foulard en disant: « Suis-moi! »
Je sens que nous faisons le tour du garage. Paolo enlève le foulard! Devant moi il y a un Magirus tout neuf, rouge et noir avec les deux bandes blanches obliques...
Le Patron prend la parole: « Ecco! E il nuovo autocarro di lei! Che la strada vi sia buona! » (Voilà! C'est votre nouveau camion! Que la route vous soit
bonne! »)
Ils sont là, tous souriant, heureux de ma surprise, de ma joie: une famille vient de m'adopter et les routes d'Europe m'attendent!
* Voir ''Souvenirs du début''