Une page qui se tourne..
Il était stoppé en pleine nature entre St.Maximin et Tourves. On ne laisse pas un copain, fut-il italien, sur le
coté, surtout un vendredi! Il avait un petit ennui stupide sur sa semi, le genre de panne idiote que tu cherches trois jours avant de trouver et qui se répare en cinq minutes quand tu la
connais.
Par chance (pour lui!) j'avais subi ce pépin deux où trois mois auparavant. Donc réparation rapide!
Il rentrait chez lui à Milan, moi je me hâtai lentement pour aller livrer le lundi à
Rimini. Nous fîmes donc un bout de chemin ensemble. Nous prîmes notre dîner dans un Pavési prés de Génova
Paolo maîtrisant mal le français et moi mal l'italien le repas aurait pu être silencieux. Ce fut tout le contraire. Le sabir franco-italien que nous utilisâmes nous fit beaucoup rire. Les camions
nous avaient rapprochés, le football,(calcio), en la personne de Sandro Mazzola, un joueur de l'Inter de Milan que nous admirions tous les deux fit presque de nous des frères! Une amitié venait
de naître.
Après le « caffé », cérémonie italienne obligatoire, vint la séparation: Paolo vers la « Tengentiale » et Milano et moi vers Modena et Rimini.
Je le retrouvai au coin d'un orage à l'entrée d'un relais routier à Chateauroux. Cachée sous son blouson, sa tête heurta la mienne à l'abri sous ma veste: « mio amico!... », « mon
collègue! »accolade, tapes dans le dos, rituel d'une rencontre véritablement amicale à l'italienne!
Devant un copieux petit déjeuner, on parle de tout, du foot, de la route, etc... en torturant nos vocabulaires respectifs (ce qui déclenche des crises de fous-rires incompréhensibles pour nos
voisins.) et on parle surtout avec les mains. Mon ami m'apprend qu'il est le seul chauffeur de son père et patron!
Orage et déjeuner finis le travail reprend ses droits, une solide poignée de main, puis au moment de nous séparer Paolo me dit: « Perché non verrai a lavorare con me? ». (Pourquoi ne
viendrais-tu pas travailler avec moi?). Il est déjà dans son camion avant que je puisse répondre. Par la portière il me lance: « pensi! ». (penses-y!). Il est parti.
Dans les mois qui suivirent, par le jeu des livraisons dans les mêmes pays, des attentes en douanes ou des arrêts dans certains relais, je rencontrais plusieurs fois Paolo, toujours avec le même
plaisir partagé. Et à chaque fois la même proposition: « vienni a lavorare con me! ».
J'avais beau lui expliquer que l'on ne s'exilait pas comme ça, sur un coup de tête, dans un pays, certes agréable, mais dont on ne maîtrisait ni la langue ni les coutumes et que le Vieux était un
bon patron....
Depuis quatre mois rien ne va plus! Le Vieux est malade et son gendre le remplace. Seulement « Monsieur Gendre » n'a pas la carrure du Vieux. Tout marche mal. Il ignore délibèrement les
conseils de Papé Blanchot. Chargements stupides (ferrailles en vrac en bâché ou denrées périssables en plateau! au chauffeur de se dem.... pour éviter les dégâts.), kilomètres à vide inutiles et
surtout retours à la maison devenus aléatoires, ce que certains copains ayant famille apprécient peu!
Ce samedi au bureau l'atmosphère est tendue. Je viens d'apprendre que Papé Blanchot a donné sa démission et que Martini, qui n'était pas rentré depuis quinze jours, avait été absent pour la
naissance de son premier petit-fils.
Quand à moi voilà trois week-end que je n'étais pas revenu à la boite! Tout mon linge est sale, ma cabine en piteux état, je ne vaux pas mieux! Je remets mes documents à Mademoiselle Pingeon
quand Monsieur Gendre m'interpelle: « Vous! Vous irez livrer cet après-midi à Marseille! » La réponse est nette: « Non, le bahut n'est pas en état et moi non plus! »
« C'est moi qui vous paye, vous ferez ce que je vous dit! »
Sur le pas de la porte Martini s'arrête, stupéfait. Jamais le Vieux n'aurait parlé ainsi à un chauffeur. Je ne réagis pas. Plus je suis en colère, plus je reste calme. Je n'explose que pour des
bêtises.... Je sors, traverse la rue,entre au petit café de Gégé.
Téléphone en Italie: « Pronto, vorrei parlare con Paolo! Ciao mio amico! Lei sempre mancanza che io lavorero con lei? » (.... tu veux toujours que j'aille travailler avec toi?)
« Certamente! arrivi del che lei vuole. » (Arrive quand tu veux.).
Au retour Martini m'arrête: « Tu nous quittes? » « Oui, et tu devrais en faire autant! » Il me sourit: « J'ai débuté avec le Vieux après la guerre! On a bouffé pas mal de
vache enragée tous les deux... » J'ai compris. Tant que le Vieux sera vivant Martini restera: c'est son honneur à lui!
Ignorant Monsieur Gendre furieux, je règle mon départ avec Melle Pingeon. Je fais un tour dans la cour. Au revoir aux amis avec une grosse boule dans la gorge! Henri et Double-mètre ont décidés
de rejoindre la Flèche Cavaillonnaise. Nous nous reverrons au hasard de la route! Un dernier regard à mon camion!... Adieu mon collègue!
En une semaine tout est en ordre! Le jeudi j'entasse mes affaires dans ma vieille ''Dauphine''... Cavaillon s'éloigne... Italie me voici!
La Flèche ! je connais bien,je vendais du matos et connaissais bien le directeur technique.
Peut-être ai-je connu ta boite ?
Amitiés