LA MARIEE DE FONTECHIARI

Publié le par Alain

Etre où exister.

       

just-married              Chez le Vieux, le samedi matin, règne une intense activité. Après une absence de huit où quinze jours il faut assurer l'entretien des camions. Petites réparations où révision générale, lavage, nettoyage de la cabine, mise à jour de la paperasse, (et il y en a!), des frais de route. Comme personne ne veut revenir l'après-midi on se remue, celui qui a fini vient aider les collègues.
         Un seul d'entre nous semble ignorer cette solidarité. Entré à la boite quelques semaines après moi Hubert ne s'est pas acquis la sympathie des autres chauffeurs. Ce colosse de quarante ans aux muscles ''schwarzeneggeresques'' dégage moins de chaleur humaine qu'un ours réveillé pendant son hibernation.
           Sous des cheveux blancs en brosse le visage est dur, inexpressif, les yeux noirs regardent sans voir, indifférents, vides... Nous sommes obligés de reconnaître que son travail est bien fait. Notre approbation ne va pas plus loin.
           Août, samedi onze heures, Papé Blanchot donne ses instructions: « Hubert, vous irez avec Alain qui a déjà fait le voyage. Chargement chez Cinelli à Aix pour Cinelli à Fontechiari! » Je grimace. Quand je quitte le bureau Martini* m'interpelle: « Accepte Hubert comme il est. Il venait de se marier quand sa femme s'est tuée dans un accident de la route il y a quinze ans! Il ne s'en est jamais remis. Je compte sur toi. » Bon! On fera avec...

           Le voyage débute le lundi à quatorze heures. Mise en douane à Nice et dédouanement à Vintimiglia, du classique! Hubert n'est pas un coéquipier gênant. Il me suit, s'arrête avec moi, repart quand je repars.
          Fontechiari est un village cul-de-sac, la route qui y mène s'enroule autour de l'église, dessert une petite zone artisanale ou se trouve l'entrepôt Cinelli, puis vient se mordre la queue en formant la Place de l'Eglise... Nous y arrivons de nuit.
          Au matin, les ouvriers s'activent, je suis étonné, je les connais plus nonchalants. Le grand-père Cinelli vient nous saluer. Petit homme d'allure frêle, visage aimable orné d'une épaisse moustache blanche. Il parle un français compréhensible: «Mei amici routiers, ma petite-fille se marie oggi à la dieci et mezzo, tout le villaggio est invité et vous aussi... Vous pas partir, la piazzale de l'église est couverte des tables, les camions pas passer! » cela est dit avec un grand sourire. Je me tourne vers Hubert, il hausse les épaules, indifférent. J'accepte et remercie le Signor Cinelli
          A dix heures la place est pleine d'invités. Les proches, les parents, le futur marié sont déjà dans l'église. La mariée, en grande robe blanche, s'avance au bras du grand-père, traverse la foule sous les applaudissements, vrai mariage à l'italienne. A midi la cérémonie est terminée, les tables se couvrent de victuailles. Le repas promet d'être long! A l'écart sur une plus grande table les cadeaux de mariage. Vers trois heures une piste de danse est dégagée.
         La mariée fait le tour de l'assistance avec un mot pour chacun. Elle a enlevé son voile, elle est blonde, de cette blondeur particulière des italiennes quand elles oublient d'être brunes. Arrivée près d'Hubert et de moi: « Grazie essere rimasto per il mio matrimonio! » (Merci d'être resté pour mon mariage!) Je lui réponds que nous sommes flattés d'être là et nous regrettons de n'avoir pas de cadeau à lui offrir! Elle sourit: « Que votre ami me fasses danser pour votre pardon! » Je traduis pour Hubert qui se lève impassible. Je constate qu'il danse à la perfection! Quand il revient s'asseoir la mariée le suit et, avant qu'il fasse un geste, plaque un gros baiser sur sa joue: « Grazie mille! ». Elle s'éloigne en riant.
         Il est cinq heures quand les mariés s'éclipsent dans une petite Fiat jaune ornée de la pancarte '' Just Married''.
        Je vais trouver le Signor Cinelli. Nous aussi nous devons partir, un quart d'heure après des tables sont déplacées, les camions passent. Des cris fusent: « Arrivederci! » « Ciao! » « Adio! »...
        Sur la nationale, nous déroulons les kilomètres... Soudain des voitures arrêtées, des traces de freinage, sur le bas coté une pancarte ''Just Married''. A peine stoppés nous nous précipitons. Au fond du ravin, à une vingtaine de mètres, une voiture jaune les roues en l'air. Deux hommes s'activent, ils nous crient: « Stanno vivendo! il porta é blocato.. » (Ils sont vivant, la portiére est bloquée..)
        « Nooon! »: en quelques secondes Hubert est à la voiture. Il empoigne la portière, même d'ici on peut voir l'effort du colosse... Le métal résiste, un grincement atroce de ferraille, la portière cède. Hubert prend la petite évanouie sur ses bras et, tandis que les autres sauveteurs aident le marié, remonte presque en courant La mariée inanimée est étendue sur une couverture. Un homme en polo et jeans s'approche: « Sono medico, permetta di passare! » (Je suis médecin, laissez-moi passer!) Les gestes sont nets,précis, surs. La jeune mariée geint, ouvre un instant les yeux... Le docteur parle: « Non è niente! Solo il colpo! Lei sara guarita rapidamento! » (Ce n'est rien! Juste le coup! Elle sera vite remise!)
       Je me tourne vers Hubert et le regarde saisi: ses lèvres esquissent un vague sourire, deux larmes glissent le long de ses joues, au fond des yeux noirs une lueur étincelle enfin: soulagement et joie... L'artificielle carapace d'indifférence s'est brisée... Un homme vient de renaître!...
 
 * Voir ''Brocéliande''
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Caro 27/06/2009 16:24

Pffffffffiou, quelle émotion!
Encore une tite larme qui a vite coulé sur ma joue, je fonds illico presto quand une histoire me touche...
Biz du Pays d'Auge
Caro

papa de Lili 22/02/2008 17:05

Aurelie: Merci de votre visite. Fontechiari est une charmante bourgade dont les habitants étaient très aimables et accueillants. Mais n'oubliez pas que ma petite histoire s'y est passée il a environ 35 ans, un village change durant tout ce temps!
Passez de bonnes vacances car toute la région est très jolie. Amitiés.

URBANO AURELIE 22/02/2008 16:27

Merveilleuse histoire qui vaut le coup d'être lut
Ma famille est native de Fontechiari mais je ne connais pas l'endroit je suis ravie de savoir que se sont des gens accueillant car je part cette été découvrir cette petite place avec son église pleine de souvenir le mariage de de cette italienne mais aussi celui de mes grands parents ..... merci encore
Vous pouvez m'envoyer un message si vous voulez il sera reçu avec grand plaisir

Naturella 08/01/2008 23:28

Ton très beau texte nous laisse à voir comme l'on peut mal juger les gens quelquefois...Les ours brutes cachent souvent des petits garçons sensibles et en souffrance...
Merci pour cette émotion.
Mille bises
Naturella

papa de Lili 07/01/2008 20:48

C'est gentil d'y penser mais pour ce qui est de publier mes petits récits les éditeurs ne me courent pas après et moi je ne cours pas après eux, donc....!
Cath: d'accord, on roule comme ça!