SUOMI OU FINLAND

Publié le par Alain

fin7.jpgDes yeux qui s'ouvrent!
        Antonio est un homme dur. Dur au mal, dur au travail. Il est chauffeur chez les Frères G.....  à Carpentras.
         Ses parents fuyaient la guerre civile espagnole, le hasard les amena à Monteux. Ils n'avaient rien et la Provence n'offrait que des emplois d'ouvriers agricoles pénibles et peu payés!
          De sa jeunesse Antonio garda le souvenir d'une misère due à la guerre mais surtout au manque d'argent! C'est dur d'aller à l'école quand on n'est pas chaudement vêtu et que l'on a faim!
         A quatorze ans, certificat d'études en poche, il devint apprenti maçon. Il courba le dos sous les sacs de ciment, remua les ''gachées'', manipula les briques et économisa tout ce qu'il put! 
          A vingt et un ans il acheta une vieille bâtisse, abandonna le bâtiment pour la route mieux payée! Transport régional pour débuter. Au travail dés six heures le matin, retour aléatoire le soir. Remise en état de sa maison le week-end. Pas souvent de repos mais quand il épousa Raymonde il était chez lui! (Première revanche sur le sort)
           Arriva le petit Emmanuel! Antonio redoubla d'efforts et accepta de faire de l'international pour une rémunération plus conséquente.
            Sa maison était la mieux équipée: réfrigérateur, lave-linge, douche.... tout le confort de ces années-là! Emmanuel ne manquait ni de vêtements, ni de fournitures scolaires. (Deuxième revanche!)
             Le samedi et le dimanche Antonio cultivait son potager. Ce jardin fut la cause d'un  accrochage entre sa femme et lui. Raymonde demanda: « Si on mettait quelques fleurs? » « Pourquoi faire? » répondit Antonio. « C'est joli! » « C'est du travail pour rien! » « Ca mettrait un peu de couleur, de beauté... » « Tu veux des fleurs? Bien! Fait les pousser là ou on ne peut rien semer d'utile! »
             A l'aube de ses treize ans Emmanuel demanda: « Papa je voudrais un piano.... » « Un piano! Veux-tu devenir musicien? » « Non c'est... » « Alors non! Un piano ne sert à rien. ». Tête baissée, Emmanuel sait qu'il est inutile de discuter avec son père.
             Son fils parti Raymonde a quelque chose à dire: « Antoine! (Elle n'a jamais su utiliser son prénom espagnol) il sait en jouer, son institutrice lui a appris, ça ferai de la musique à la maison! » « Vous avez la radio, la télé, pour la musique! » « Mais ce serai SA musique... un peu de gaieté, de plaisir... » Il y a un silence. Elle reprend: « Regarde cette maison Antoine. Toutes mes amies m'envient. J'ai tout le confort, mais il n'y a pas un tableau aux murs, les seules taches de couleurs sont celles du calendrier et des quelques fleurs que je cultive. Penses-y! » Pour Antonio la discussion est close!
             Ce lundi d'Avril lui réserve une surprise. Ses instructions l'envoient livrer à Pudasjärvi en Finlande. Jamais il n'est allé aussi loin.
              De Copenhague à Stockholm, tout va bien, les chaussées sont bien entretenues, Antonio n'a pas de problèmes. Plus au nord la neige fait son apparition et les routes deviennent étroites. Il progresse à vitesse réduite. A Tornio il traverse la rivière Tornionjoki qui sépare la Suéde de la Finlande.
              On peut se perdre en Finlande comme ailleurs, Antonio en fait l'expérience. Sur la route enneigée de Pudasjärvi, sans indications il avance lentement. Virage à droite, du coin de l'oeil il perçoit un mouvement: quelqu'un à qui demander son chemin. Arrêt, il descend du camion, fait trois pas et s'immobilise médusé. Devant lui, en bordure de route étincellent trois statues de glace grandeur nature taillées dans une matière si pure, si limpide que l'on croirait du cristal. Le pâle soleil scandinave joue sur elles et ses rayons se décomposant créent des flots de couleurs irisées presque irréelles. Vues ainsi,  premiers plans d'une forêt de sapins vert-noir recouverts de neige, elles sont belles à couper les jambes...
              Un homme débute une autre statue, Antonio s'adresse à lui en anglais en montrant les sculptures: « You self them how much? » (Vous les vendez combien?) « They are not for sale! » (Elles ne sont pas à vendre!) « It is of the publicity? » « By god! no. » « Alors elles ne servent à rien! » L'homme hoche la tête en souriant: « Elles sont pour ceux qui passent. Ils voient de la beauté et ils emportent de la joie et du bonheur.... » De la joie et du bonheur! Antonio regarde les statues.. il se met à parler en français, un vrai torrent de paroles: « De la beauté, de la joie... voir le bonheur!... je suis un idiot, je n'ai rien compris...rien...le piano! Oui! J'achèterai le piano! » Une phrase de son père lui revient en mémoire: « Soy tan tonto como un asino rojo! » (Je suis aussi bête qu'un âne rouge!) Il se tourne vers le sculpteur et lui serre longuement les deux mains, « Merci, merci beaucoup, maintenant je sais...je sais! »
              Le camion s'éloigne. L'homme le regarde partir. De toutes ces paroles françaises et espagnoles il n'a rien compris. Il sent qu'il vient de se passer quelques chose d'étrange. Une onde chaleureuse part de ses mains et irradie tout son corps. C'est un homme simple. Il a un sourire et se remet à sculpter.
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Caro 27/06/2009 14:41

L'utilité n'est pas la même pour tout le monde mais la mienne peut être définie par un simple lever de soleil ou une fine pluie sur la route qui va révéler des couleurs qui m'apportent un bonheur simple...pas besoin de grand chose pour être heureux!
Biz du Pays d'Auge
Caro

louis 13/12/2007 21:44

Simple et émouvant. Toujours la grande classe.Bravo

Lois de Murphy 24/10/2007 00:00

Merci...

papa de Lili 23/10/2007 21:13

Je crois beaucoup à des choses simples: l'amitié, le sourire, la bonté, la beauté, le respect de la parole donnée et surtout que la vie est belle. J'ai bien vécu et j'espère continuer!

Le Parcheminé 23/10/2007 16:07

Emotion. C'est ce qui ressort de tes billets. Une véritable émotion issue de ces billets écrits d'une main de maître, à travers des histoires humaines, des textes bien menés.
On ne se lasse pas de venir te lire. Je pense pouvoir dire aujourd'hui sans me tromper, que tu dois être homme relativement sensible, au bonheur simple mais sincère.
Pour ce qui est tes textes : merci.