Cirque de nuit!
Samedi matin. Dans la fosse, sous mon camion, je fais semblant d'aider le mécano (en fait je l'ennui en fourrant mon nez partout...) quand le haut-parleur se met à
hurler: « Alain, au bureau... ». En me redressant je heurte le bac d'huile de vidange. Résultat, je ressemble à l'ami Charlemagne*.
J'arrive au bureau en tentant (en vain!) de me ''désenhuiler''. Le Vieux a un sourire, Papé Blanchot
disparaît derrière ses dossiers et Melle Pingeon, notre secrétaire-dragon-cinquantenaire-comptable se met à glousser en tournant le dos pour ne pas faire voir qu'elle rit!
Le patron déclare: « Martini viens d'avoir un pépin, une grosse entorse, il ne peut pas conduire.
Vous prendrez son camion! » Je suis surpris. Martini est le plus ancien chauffeur de la boite et conduit notre seul camion-remorque. « Pourquoi moi? Je n'ai jamais mené ce type de
bahut! » « Il dit que vous êtes, avec lui, le seul cinglé à avoir une cabine avec des tapis de sol cirés! Il est sur que son camion sera bien traité! »
Dans l'après-midi, récuré, je viens prendre mes marques. Avec sa remorque ce bahut paraît énorme. Je
m'installe dans la cabine. Tout reluit, pas une trace de poussière. Martini est aussi maniaque que moi. Petite inquiétude: prendre le bahut d'un collègue est une responsabilité. Pour beaucoup
d'entre nous le camion est un être vivant, une espèce d'entité mécanique pour laquelle nous éprouvons de l'affection!
Lundi matin je vais charger à Orange. Je suis surpris de la facilité de conduite. Décontracté, j'arrive à l'usine.
Là, je perds ma bonne humeur. Je n'arrive pas à reculer pour me mettre à quai. J'ai beau me bagarrer avec le volant, cette fichue remorque va à gauche, à droite, mais pas question de faire un
mètre en ligne droite! Les gars se marrent comme des baleines. Après dix minutes, le contremaître estime que la rigolade matinale à assez durée. Il me fait décrocher, un coup de clark, la
remorque est à quai!
Livraison prévue,Vannes. Le chef de quai vient me donner les documents de transport, il me dit:
« Bonne route et.... en avant! » Comme c'est drôle!.
Neuf cent kilomètres et quelques parkings d'entraînement plus loin... Chez mon client j'arrive à
reculer à peu près droit. J'y trouve des instructions: charger des artichauts à Montauban de Bretagne pour Rungis.
J'ai du mal à situer ce Montauban là! Je me renseigne auprès d'un gars du quai: « C'est entre Rennes et
St.Brieuc. D'ici, environ cent kilomètres en passant par la forêt de Brocéliande! » « La forêt de Merlin, de la fée Viviane? » (Je connais mes classiques: Arthur, Excallibur,
Mélusine etc...) Il me répond par une mise en garde: « Oui garçon! Mais faut pas la traverser la nuit. Les Lutins et les Trolls sont toujours prêts à jouer des mauvais tours aux
humains... » Les superstitions bretonnes ont la vie dure mais font le charme de la région.
Camion vide, vers dix-neuf heure, je fais un arrêt repas-crêpes qui se prolonge devant une émission de télé.
Quand je repars il bruine, les nuages sont bas, la nuit sombre. La route défile, bientôt je côtoie la forêt. Dans la visibilité médiocre je distingue une petite lumière.
Je ralentis puis bloque les freins. Je suis figé de surprise: mes phares éclairent un petit bonhomme qui ne
mesure pas plus d'un mètre, habillé d'un pantalon gris rayé, d'un gilet rouge, d'un spencer vert, coiffé d'un feutre noir et pointu. Il tient une lanterne cubique qu'il agite frénétiquement.
Quand il s'approche je vois, autour de son visage, un fin collier de barbe blanche. J'ai devant moi un authentique troll qui, arrivé à ma portière, me crie d'une voix aigüe: « N'allez pas
tout droit. Au carrefour, tournez à droite et au deuxième croisement à gauche... » Indécision: dois-je obéir à un troll puisque les trolls n'existent pas?
Dans mon rétroviseur scintille le bleu d'un gyrophare. Je retombe dans la réalité. Une voiture de
gendarmerie me double, les pandores ont l'air pressés, le passager me crie: « N'allez pas tout droit. Prenez la déviation! »
Là ou il y a des gendarmes il ne peut pas y avoir de lutin, c'est incompatible. Je demande au petit homme:
« Qu'est-ce qui se passe? » « Une des roulottes du cirque s'est renversée, elle bloque complètement la route!. » Un cirque! Enfin une explication rationnelle.
Je continue, par le chemin indiqué, sans autres problèmes. Au matin, à Montauban, dans la Z.I de la
gare, les paysans apportent leurs artichauts. Je les écoute bavarder. L'un d'eux parle d'un cirque garé sur la place de la gare. Ce n'est pas très loin, je décide d'aller remercier celui qui, en
me prévenant, m'a évité une marche arrière aléatoire en pleine nuit.
Sur la place quelques caravanes, des remorques avec divers animaux. Je m'adresse à un homme de
grande taille: « C'est vous qui avez eu un accident cette nuit? » « Yes! Why? » (Oui! pourquoi?) « Je voudrais remercier le nain qui m'en a averti. » L'homme me
regarde d'un air surpris: « There has been never a dwarf in this circus! » (Il n'y a jamais eu de nain dans ce cirque!)
Désorienté par cette réponse je regarde autour de moi. Écrit en grandes lettres jaunes sur fond
rouge, le nom du cirque: ''Myrdhin Circus'' : ''Le Cirque de Merlin '' en Gallois. Je retourne pensif au camion.
Brocéliande: la forêt des légendes et des mystères. La forêt de Merlin....!
* Voir ''Le tiercé selon Charlemagne''.
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