Mercredi 28 mai 2008


Echelle... mobile!
                                   
                       Y a-t-il une malédiction héréditaire au niveau de la maladresse? En 1946 Andréa vit le jour dans la maison familiale de Cunéo.  Il poussa son premier cri à l'instant ou son père, ayant raté une marche, poussait le sien en se cassant la jambe au bas de l'escalier! Osmose parentale?
                        Son père était un homme rêveur et distrait. Maladresses et bévues faisaient partie de son quotidien!... Jusqu'à ses douze ans son fils n'eut guère à en souffrir même si, devant quelques bêtises d'enfant, sa mère disait: « E bene come suo padre! » (Tu es bien comme ton père!)
                       Enfant de choeur auprès de Don Grégorio, il ne fit pas plus de sottises que ses copains! Puis un jour!... Sortant de l'église dans un matin frais, le Padre  éprouva le besoin de se couvrir: « Andréa, cours à la sacristie et rapporte-moi mon écharpe.. » Le mur du fond de la petite pièce était en entier occupé par une armoire de bois. Meuble sans style mais datant du XVIéme siècle, pour cela entretenu avec soin. Ouvrir, attraper l'écharpe et refermer la porte à la volée ne prit qu'un instant.
                       Le zèle coinça le vêtement dans la porte, pour vaincre cette résistance inattendue Andréa tira... Déchirure irrémédiable de l'écharpe, chute bruyante de l'armoire...  Don Grégorio devant le désastre, oublia sa retenue ecclésiastique: « Andréa, se uno le permette di fare, tu e suo padre ridurrete l'inferno in ceneri! » (... si on vous laisse faire, toi et ton père, vous réduirez l'enfer en cendres!) Phrase anodine qui marqua la mémoire d'Andréa!
                        Deux années passèrent. Don Piéro remplaça Don Grégorio! Le nouveau Padre, pinceau en main était souvent sur une échelle! Il rénovait une statue quand Andréa ouvrit (un peu brusquement!) les portes de la nef. L'escabeau vacilla, tomba à grand bruit! Don Piéro était jeune, il ne chuta point, se rétablit, prit un contact pédestre brutal avec le sol... Il jeta un regard noir au jeune garçon qui s'écria: « Padre! C'est pas moi qui ai fait tomber l'échelle! Giuro! » (Je le jure!)...
                        Le camion blanc sort de l'usine de Turin. Les bandes rouges sur le pare-choc indiquent qu'il s'agit d'un transport d'entreprise. Au volant Andréa, seul, craintif, anxieux, pâle d'appréhension, les yeux inquiets sautant du pare-brise aux rétroviseurs et vice-versa...  ''...toi et ton père réduirez l'enfer en cendre!''  Leitmotiv rédhibitoire!
                        Bureau de la direction, trois jours plus tôt: « Abbastanza sciocchezze! (Assez de sottises!) J'ai besoin d'un livreur pour ces salons de jardin et vous ne faites pas plus de stupidités que vos collègues. » « Patron, il y a toujours eu quelqu'un avec moi! » Malgré ses vingt-deux ans, Andréa a l'allure d'un grand adolescent maladroit et inquiet. Cheveux noirs, bouclés sur un visage encore enfantin qu'une fine moustache noire tente de viriliser...
                        Discussion close... le patron a toujours raison. Le camion emporte quinze salons d'été vers Modena, Perugia et Avellino.
                        La première livraison chez un revendeur à Modena se passe bien. Pas de casse, pas de bobos... Andréa ose un sourire! Qui s'agrandit sur l'autoroute de Perugia ou plusieurs véhicules se sont télescopés... la joie ne vient pas du malheur de ses confrères mais du soulagement de ne pas être impliqué dans le froissements des tôles.
                        La capitale de l'Ombrie ne recèle aucun piège. Un client ''non-bricoleur'' désire que le salon soit livré monté. Travail  exécuté il ne reste aucune vis, aucun écrou en trop et rien ne s'écroule aux essais!
                         Le moral passe au beau-fixe: « ...réduire l'enfer en cendres! » et puis quoi encore?  D'ailleurs l'enfer il s'en approche! Avellino c'est la Campanie, province du prince des volcans: le ''Monte Vesuvio''.  Province riche, vergers, vignobles, sous un soleil qui ne fait jamais défaut...
                         Il n'y a qu'un léger problème, le Vésuve a parfois des tressaillements imprévisibles. La terre répercute ces mouvements par de faibles tremblements de courte durée! Les autochtones n'y prêtent même plus attention.
                         La dernière  livraison... Une grande propriété, une charmante vieille dame, cheveux blancs, de noir vêtue: « Pouvez-vous monter le salon sous la tonnelle? » Andréa acquiesce. La tonnelle, carcasse de lattes de bois, recouverte de vigne vierge, est encadrée par des reproductions de vieux lampadaires parisiens.
                         Les meubles assemblés la vieille dame a un service à demander: « Jeune homme! Vous voyez ce câble électrique qui pend? Si potrebbe nascondere in vigna, si prega? » (Pourriez-vous le dissimuler dans la vigne? S'il-vous-plait!)
                         Juché sur un escabeau, Andréa, serviable, s'active. Le Vésuve aussi! Le sol se met à trembler. L'échelle glisse, tombe, Andréa se raccroche à la tonnelle qui ne résiste pas, entraîne le câble qui attire un lampadaire dont la hampe de bois se brise sur sa tête!
                          La vielle dame inquiète s'agenouille, lui soutient la nuque, il n'y a pas de sang! A première vue plus de peur que de mal. Groggy Andréa marmonne...
                        « Che dirvi, il mio ragazzo? » (Que dites-vous mon garçon?) La voix reste faible mais devient intelligible: « Padre! C'est pas moi qui ai fait tomber l'échelle... Je le jure! »...   
Par Alain
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Dimanche 18 mai 2008

Moi! Le Mégalo!


            Mon ami Louis a ouvert un blog pour y narrer les aventures fort peu morales mais particulièrement réjouissantes de Martin, de Roger, du bar de celui-ci et des soiffards qui composent sa clientèle.... Récits picaresques et rabelaisiens qui se nuancent souvent par une note de tendresse!

             Louis a, dernièrement, fait appel à quelques uns de ses lecteurs pour lui apporter des histoires inédites! J'ai eu le grand honneur de faire parti de ceux qu'il a sollicités.

             Deux camions se sont donc rendus chez Martin et Roger à l'occasion d'un voyage impromptu! Un texte totalement immoral destiné à vous faire (du moins je l'espère!) sourire un peu! Amitiés à tous.

Par Alain
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Mercredi 14 mai 2008
Le chat et les roses.
            Chaque fois que je vais à Hamburg je ressens la même impression de miracle.
            D'une ville en ruine, les allemands ont fait la première cité de R.F.A. Situé à plus de cent kilomètres de la mer, le port déborde d'activité. Y charger est facile, tout est organisé, prévu, il n'est même pas utile de surveiller les dockers, ils savent travailler!
            Si j'aime bien aller à Hamburg c'est aussi pour rendre visite à un ami.
Gunther Lechevalier, descendant de huguenots français exilés, possède un station-service à Wilhemsburg. Dans la banlieue, sur la route du port, il a la chance d'avoir suffisamment de terrain pour que puissent stationner trois où quatre camions. Il a compris comment, à peu de frais, il pouvait attirer une clientèle de chauffeurs européens.
           Il a installé deux machines à café: l'une distribue l'eau chaude teintée, dans laquelle on verse une petite coupelle de lait concentré, appréciée par les habitants des pays nordiques, l'autre donne un café plus fort, voire l'expresso des pays du sud! Comme il sert également des ''hotdogs'' à base de weisswurst où de bratwurst fumés ses clients sont nombreux et fidèles!
           Gunther est un ancien routier. Grand, crinière blanche, visage expressif, la soixantaine alerte, il reçoit avec plaisir français et italiens car il se flatte de parler les deux langues. (Enfin presque!) Il n'est pas avare d'anecdotes qui distraient ses visiteurs.
           Ce matin, alors qu'il vient faire le plein du bahut, je ne lui trouve pas son allant habituel: « Fatigué Gunther? » « Non! Un peu triste! » Il me désigne la vieille maison qui jouxte le parking: « Ma voisine est décédée il y a deux jours. » « C'était une amie? » « Eine sehr alte Freundin! » (Une très vielle amie!)
           Devant un café il continue: « Juste après la guerre je suis devenu chauffeur livreur. Nous livrions avec un matériel sauvé de l'armée, absolument pas adapté... Des colis lourds, pas de palettes, pas de clarks... Tout à la main! Chez certains clients il fallait parfois attendre que l'on vint nous aider. Ca nous retardait. »
           « Livraisons faites, je rentrai au dépôt en roulant trop vite! Dans la rue, à quelques pas d'ici, je renversais, sans la toucher, une dame d'une quarantaine d'années. A l'hôpital, on diagnostiqua une foulure de la cheville gauche. Je raccompagnai chez elle, dans cette villa, mon accidentée ingambe qui s'appelait Hilse... Un matou gris à rayures vint nous accueillir en miaulant. Ce soir là, pour aider ma victime, je lui servis sa patée. »
            « Au cours des semaines qui suivirent, j'allais presque chaque jours visiter Hilse pour lui rendre quelques petits services. Malgré notre différence d'âge nous avions sympathisé. Elle m'offrait café et petits gâteaux. Pendant qu'elle ''schwatzte'' (bavardait), ''Kaiser'' le chat venait s'installer sur mes genoux et s'endormait paisiblement! »
            « Par la suite, à cause de mon travail, je vins moins souvent, mais toujours avec plaisir, voir mon amie et caresser le chat. » « Ces visites durèrent une quinzaine d'années! A l'un de mes passages j'appris que ''Kaiser'' avait rejoint le paradis des matous. Hilse n'en semblait pas trop attristée. Je lui en fis la remarque: ''Simplement, me dit-elle, mon chat m'a fait savoir qu'il était heureux! Je l'ai enterré au pied du vieux sapin. J'ai mis une rose sur sa sépulture, hé bien! cette rose c'est mise à pousser: ''Kaiser wollte nicht dass ich traurig bin!'' (Kaiser ne voulait pas que je sois triste!)''. »
            « J'ai continué la route encore quelques années, quand j'ai voulu arrêter c'est Hilse qui m'a signalé cette ''tankstelle'' (station-service) qui était à vendre. Tu comprends pourquoi je suis un peu ''trübsinnig'' (troublé). En plus je viens d'apprendre que, dans deux où trois ans, la maison et la station seront détruites pour faire place à un immeuble... »
             J'eus beau faire je ne pus, ce jour là, rendre le sourire à Gunther. Désolé, je dus quand même partir, travail oblige!
             Ce n'est que huit mois après que je retournais à la station. Mois de Janvier hivernal, froidure, verglas et neige! Surprise! C'est un jeune mécano qui vient faire le plein. Je me précipite dans la chaleur de la salle des machines à café. J'y trouve un Gunther joyeux et fredonnant.
            « Content de te voir comme ça! Le moral est revenu.
» « Certainement. Je n'ai eu que de bonnes nouvelles de Hilse! » « Tu te moques de moi? » « Mais non. Kaiser me l'a dit! » Je me demande si mon vieil ami n'a pas perdu la raison. Et ça doit se lire sur mon visage! Il a un sourire et appelle: « Hans! Überwacht shop! » (Surveille la boutique!) et à moi : « Viens! » Nous sortons. Il va vers la villa voisine, enjambe la haie.
             Je le suis sur la pelouse recouverte d'une neige vierge et fine qui crisse à chaque pas. Il se dirige vers le fond du jardin, écarte quelques broussailles fanées. Figé d'étonnement, j'aperçois dans le froid glacial, surgissant de la neige, au pied du vieux sapin desséché, incongru et magnifique, un buisson de roses en fleur.
..
Par Alain
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Vendredi 2 mai 2008

Le jour ou j'avais perdu Paolo!


     Chaque fois qu'ils en ont l'occasion, c'est-à-dire à peu près tous les dimanches, Paolo et Giuseppe, inconditionnels de l'Inter de Milan, me traînent au San-Siro! Paolo n'ayant pas de voiture ma Dauphine est mise à contribution. Aller au stade ne pose pas de problème car nous y arrivons toujours de bonne heure. Je n'aime pas les retours quand tout le monde repart en même temps!
     Lancia, Alfa Roméo et Ferrari concourent à ancrer dans l'âme italienne la certitude: « On peut aller en voiture aussi vite qu'en avion! » Quand aux touristes, après quelques jours, ils agréent à cette réflexion de l'acteur comique Toto: « Qui le automobili non vanno alla benzina ma al corno! » (Chez nous les voitures ne marchent pas à l'essence mais au klaxon!)
     La ''macchina'' (l'automobile) est, pour un italien, plus importante que ses chaussures car: ''quiconque a des souliers et pas de voiture est obligé d'aller à pied, tandis que celui qui a une voiture n'a pas besoin de marcher!''**
     En revenant du stade ma Dauphine a un soudain soubresaut, émet un râle mécanique profond et décide qu'elle a assez parcouru de kilomètres! Pour rentrer à Monza, je vais mettre mes chaussures à contribution!
     Lundi, trois heures du matin! En route! Paolo pour aller à Bergen-op-Zoom, moi, avec deux clients, je dois me rendre d'abord chez PUM Plastiques à Reims, ensuite à Bréda. Nous nous retrouverons pour chargement chez Unilever dans la banlieue de Den Haag (La Haye)
     Je connais cet entrepôt batave, j'y suis venu dans une circonstance mémorable. Ce jour là les Pays-Bas subissaient une forte tempête: froid et neige en abondance. Pour que nous puissions accéder aux hangars, le gardien, un chauffeur allemand et moi avions dû jouer de la pelle pour dégager l'entrée!
     Il y avait peu de personnel, les intempéries s'opposant aux déplacements. Pour le déchargement le directeur, gros homme roux aux yeux bleus saillants, ainsi que quelques bureaucrates vinrent nous aider! Les ''mains blanches'' se montrèrent efficaces. Sans résultats! La tempête nous bloqua tous durant vingt-quatre heures.
     Heureusement la cafétéria était bien fournie: thé, café, chocolat et petits biscuits à volonté. Petit souvenir agréable que je retrouve à la vue de la grille d'entrée! Ce que je ne retrouve pas par contre c'est Paolo. Je m'adresse au gardien: « Hebt u een andere vrachwagen zoals mien gezien? » (Avez-vous vu un autre camion comme le mien?) « Niet! »
     Ou est passé mon copain? Il devrait être là depuis une heure au moins. Je me sens un peu inquiet, la banlieue de Den Haag est un vrai labyrinthe à la signalisation... aléatoire, s'y perdre est facile. Comment le joindre? (La C.B existe mais n'est pas encore entrée dans les moeurs) Je décide de décrocher mon tracteur et de partir à sa recherche!
     Sans vraie conviction je roule au hasard, plus pour me donner l'illusion d'agir qu'avec un véritable espoir de réussir! Après un quart d'heure d'errance je décide de stopper cette quête inutile. C'est en faisant demi-tour que, du coin de l'oeil, j'aperçois le Fiat rouge et noir.
    Je m'empresse de me garer à proximité, quittant ma cabine j'entends, venant d'un terrain vague des cris, des rires.... Je m'avance et stupéfait, vois une bande d'une vingtaine de gamins qui jouent au foot-ball avec, au milieu d'eux, courant, sautant, couvert de poussière et de sueur, Paolo.
     Quand je l'appelle il s'arrête net, regarde, surpris, autour de lui comme s'il sortait d'un rêve! « Paolo! Bon sang qu'est-ce que tu fais? Nous devons charger... » « Quelle heure est-il? » « Onze heures! » « Porca miséria! Je ne me suis pas rendu compte du temps passé! » Les enfants se sont arrêtés de jouer, Paolo lève la main, montre le ballon: « Houdt! » (Gardez le!) « Ciao! bambini », « Kaarvel! Bedankt heer! » (Au revoir, merci monsieur! » Ils ont l'air d'avoir de la peine ces gosses.
     « Faisons vite! » Tiens donc, il est bien temps. Remorques à quai, nous pouvons bavarder. « En venant, j'ai écrasé le ballon de ces gamins! Tu comprends, je devais en acheter un autre! » Un silence: « Il fallait bien l'essayer... Après!... Après tu as vu... »
     Je reconnais là le copain avec qui je m'entends bien. Pas très grave, on se passera de quelques heures de sommeil et notre client de Piacenza sera livré à temps.
     De retour à Monza, Giuseppe confirme, la Dauphine est à mettre à la ferraille. Petit pincement au coeur, durant quelques années elle m'a fidèlement servie!
     La conclusion viendra de Paolo: « Compri rapidamente un'altra macchina... » (Achète rapidement une autre voiture...) et, me montrant ses baskets maltraitées par la partie de foot: « Le mie scarpe sono rovinate... » (Mes chaussures sont fichues..)


*Paolo et les gamins.

** D'après G.Guareschi

Par Alain
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Dimanche 20 avril 2008



Tous pour traduire....!


Un mardi matin entre sept heure et dix heure....

Hanovre. Les entrepôts grisâtres de Grundig. Hans, la trentaine, engoncé dans sa canadienne, les petits matins de Juin étant encore frais, surveille le chargement de nombreux cartons étiquetés: ''hoch'', ''niedrig'', ''zerbrechlich'' (haut, bas,fragile). Semi chargé, cartons soigneusement calés, Hans ferme les portes et un douanier en vert appose les scellés: « Aufzumachen nur hat den zentralen Zoll von Mailand » (N'ouvrir qu'à la douane centrale de Milan). Le Scania rouge entame son périple...
          Le gardien de l'usine Disdell de Waregem lève la barrière de sortie devant le Volvo qui s'avance: « Alors Léon, tu es sur le départ? » « Oui! Plein de résidus sans valeur! Je me demande pourquoi on transporte ça! » Léon, un gros chauffeur au crâne dégarni, a un haussement d'épaules. « T'es chargé pour ou? » « Pour l'Italie... Milan. » «  A t'revoir min garchon! » Un dernier signe de la main, l'Italie est au bout du chemin...
        Morcenx. Je charge des barils de résine de pin pour une fabrique de chewing-gum de Rho près de Milan. Le client me tend un telex expédié par ''Papa'': Rentrer au plus vite, le Magirus doit passer en révision générale. Allons revoir Monza...
       Johan, un hollandais typique: grand, roux, barbu et flegmatique. Son Daf perdu dans le dédale des rues de l'immense usine Alcan, cherche à gagner une issue qui se dérobe. Il interpelle un ouvrier: « Of is de output als hij je bevalt? » (Ou est la sortie, s'il-te-plait?) « Elk recht en aan de  linkerkant! » (Tout droit et à gauche!) Passée le portail Johan soupire pour lui-même: « A tourner en rond j'ai allongé la distance entre Vlissingen et Milan! ».
       Ecco! Un petit lutin facétieux vient de poser quatre pions sur l'échiquier du hasard. Le cinquième va bientôt sortir de son armoire un uniforme frais repassé et ne se doute pas de la nuit qui l'attend.
       Dix-sept heure! Chaude fin d'après-midi. Quatre routiers, à la terrasse du café faisant face aux portes fermées de la douane centrale, espèrent encore donner leurs documents aux transitaires!
      Je connais Léon, nos routes s'étant souvent croisées. Quand à Johan, qui est visiblement un ami de Hans, Jeff.* me l'a un jour présenté! L'attente s'est prolongée pour rien! Il est temps de songer à se restaurer et le problème va venir de Léon: « Assez de macaronis! J'ai envie des frites! ».
      Les baraques à frites ne courent pas les rues de Milan! « Je sais ou il y a, déclare Léon, un bon restaurant grec...Via Santa Margherita! » Je voudrais émettre une réserve, le quartier est plutôt isolé et pas trop bien fréquenté. Pas le temps! Léon a déjà entrainé Johan et Hans, je me résous à suivre le mouvement. Nous parquons pas très loin du restaurant. A ma demande et par prudence les bahuts sont serrés les uns contre les autres!
      Léon a eu ses frites! Dessert et gelati (glaces), café, le repas se prolonge... Désagréable surprise en sortant. Après un instant de stupéfaction incrédule, Hans s'écrie: « Mein L.K.W! Oder mein L.K.W ist? » (Mon camion! Ou est mon camion?) Il faut nous rendre à l'évidence: le semi allemand et son chargement ont disparus. Le seul dont le chargement ai de la valeur...
      Dans un petit bureau du poste central de police le ''caporale dei carabiniéri'' Cesare vient de prendre son service. Uniforme impeccable, casquette conquérante, il se prépare à une nuit paisible! Il y a peu de dépôts de plaintes la nuit.
      Tranquillité finie avec l'irruption, dans son univers feutré, de quatre individus agités, parlant tous ensembles dans des idiomes différents. Après quelques instants bruyants le ''caporale'' décide d'interrompre cette cacophonie ou il ne comprend rien! « Silenzio! Non parlate tutti allo stesso tempo! » (Silence! Ne parlez pas tous en même temps!)
      Je décide d'intervenir. En quelques mots je mets le ''capo'' au courant du vol!
      « Bene! Il n'y a plus qu'a faire la déclaration! ». Il attire vers lui une vieille Rémington qui fut neuve au siècle dernier. Et, s'adressant à Hans, demande: « Come si chiama? » (Quel est votre nom?). Sans réponse de l'interressé qui ne parle pas italien!
     J'interpelle Léon: « Tu parles allemand? » « Non! Mais Johan oui... Moi je parle flamand! » Je tiens la solution: « ''Capo'' je vais traduire vos demandes en français pour Léon, qui traduira en flamand pour Johan qui traduira en allemand pour Hans! »
      Les questions montent l'échelle et les réponses descendent...Inévitables erreurs, lapsus et fous-rires qui en rèsultent... Deux heures plus tard la déclaration de vol est terminée... Le ''caporale'' a desserré sa cravate, ouvert son col, il a le front rouge, couvert de sueur, les doigts, la Rémington étant ce qu'elle est, tachés d'encre!
     Quand nous partons il me donne, avec un soupir, une dernière phrase à traduire: « Si trovera l'autocarro, li trovano sempre.... ma svuotano! » (On retrouvera le camion, on les retrouve toujours... mais vides!)
     Demain il y aura, sur quelques marchés de Milan, des téléviseurs neufs en solde!



*Voir ''Flamand et danois''


Par Alain
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Mercredi 9 avril 2008

La route est une amante!


   Sur les routes qui relient l'Italie au nord de l'Europe, Paolo et moi sommes devenus quasiment inséparables. Nous honorons les contrats de ''Papa''. Santa Lucia* et son âne sont déjà passés deux fois! Notre travail a porté ses fruits, trois autres chauffeurs sont venus nous rejoindre, qui tournent principalement en national.
    Monza est devenu ma ville. Le week-end je prends mes repas au sein de la famille. Paolo possède un petit logement pas très loin de la villa de ses parents. Mamma a estimé que je devais être aussi autonome. Passé les pilastres d'entrée de la cour se trouve un pavillon qui fut celui des concierges, deux pièces en étage. ''Papa'' les a faites aménager et meubler de neuf. Mon ''chez moi'' est tout à la fois pratique, confortable et gratuit!
    Compte tenu de mon salaire le logement gratuit ne s'imposait pas. Mais, Mamma et Papa ont une façon bien à eux de concevoir les rémunérations de Paolo et de son copain....
    Le travail du samedi matin terminé nous allons voir Mamma au bureau pour prendre les ordres, mettre les documents (Aussi envahissants qu'en France!) à jour et régler les frais de route. Car c'est Mamma qui a la pleine charge des finances de la société! Avec la même rigueur que Mlle Pingeon**... Ces dames ont une façon bien à elles de tenir les comptes!... « Lei andra a fare una passaggieta oggi, i miei bambini? » ( Vous allez vous promener aujourd'hui mes enfants?) « Si! Mamma. » « Allora avete bisogno di soldi! » (Alors vous avez besoin d'argent!)
    Non, nous ne voulons rien, mais elle nous tend un billet de cinq mille lires et ajoute: « Prendete quello! Dette nulla a Papa! » (Prenez ça! Ne dites rien à Papa!)...
    Dans l'après-midi, au moment de partir, Papa nous appelle: « Paolo! Alain! Venez ici... » Nous voilà, de façon identique nanti d'un autre billet..avec la recommandation: « Dette nulla a Mamma! ».... Ah! les femmes!...
    Nimégue. Camions à quai, nos bavardons avec Raymond, un chauffeur belge avec qui nous avons sympathisé. Grand gaillard barbu, pansu, rigolard et disert il mène un petit camion de douze tonnes après une longue carrière sur les routes. Il nous distille parfois d'amusants souvenirs
    Comment ce jour-là en sommes nous venus à parler des camions et des femmes, je ne m'en souviens plus!. « En ce moment de plus en plus de femmes voudraient devenir routier! » déclare Raymond, « Je me demande ce qui leur prends, les femmes c'est fait pour rester à la maison! »
    Nous n'avons pas le temps de répondre, il reprend: « J'en ai connu une de ''routière''! J'étais au Perthus à attendre que les espagnols me laissent partir. Je sommeillais dans ma cabine quand un camion Mack, avec son museau de bouledogue, vint se ranger à coté de moi! C'est seulement quand le chauffeur descendit que je réalisais que c'était une femme... »
    Il rigole: « Mais pas n'importe quelle femme: Gisèle. Presque un mètre quatre-vingt, quatre-vingt dix kilos de muscle et de poitrine. Une grande gueule bien connue. Les mauvaises langues disaient qu'elle se rasait la moustache tous les matins! C'était un bon copain solide et serviable. Un cas! » Songeur il ajoute: « Des comme ça il y en a peu! Les camions c'est pas faciles... » Il se tourne vers moi: « Les futures ''chauffeuses'' devraient connaître ce qu'on dit chez toi, Français: ''Du coté de la barbe est la toute-puissance!''. Les silhouettes de mannequin ça va pas avec un trente-huit tonnes! »
    Pendant que nous discutons d'autres bahuts arrivent Paolo et moi sommes là depuis longtemps car nous connaissons l'entreprise et nous n'avions pas envie d'hériter de la dernière place au fond du quai.
    En raison d'un mur et d'un arbre malvenu, pour accéder au déchargement il faut, en marche arrière, manoeuvrer à contre-main c'est-à-dire en se guidant, au rétroviseur, sur coté droit de la semi. Le quai étant protégé du vent par des écrans en plastique l'approche se fait en partie à l'aveugle. Pas agréable! Se mettre en place, sans à-coups, demande une bonne maîtrise de conduite...
    Nous observons nos collègues qui se rangent un à un. C'est à un bahut bleu que revient la place du fond. « Va pas s'amuser le gars! » commente Raymond.
    Pourtant, calmement le chauffeur positionne son camion et commence à reculer. Lentement mais en continu. Une petite rectification de trajectoire sur la droite puis sur la gauche, les écrans de plastique s'écartent, la semi s'arrête au ras du quai!
    Cette manoeuvre tout en douceur déclenche l'approbation de Raymond: « Pfouit! Bravo! C'est un moustachu*** ce type, tout le monde ne saurait en faire autant! » Il s'interrompt, oeil écarquillé, bouche ouverte, image même de la surprise la plus totale: de la cabine, papiers en main, une silhouette vient d'apparaître: fine, féminine, un mètre soixante-cinq, cinquante kilos maxi sous une masse de cheveux clairs. Un vrai tanagra!
    Paolo est le premier à revenir de sa surprise. Goguenard il regarde Raymond et laisse tomber: « Du coté de la barbe... hein? » En italien il ajoute: « Oggi, le donne guidano come gli uomini e, di piu, loro ne sono fiere... » (Aujourd'hui, les femmes conduisent comme les hommes et en plus elles en sont fières!). Ah! Les femmes!...


*) En Italie Santa Lucia remplace le Père Noël.

**) Voir ''Brocéliande''

***) Terme d'aviation désignant un vieux pilote doué.


 

Par Alain
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Vendredi 28 mars 2008
Ou voulez-vous aller?


                  Ottavio jette un oeil sur la montre du tableau de bord de son Scania: vingt-et-une heure. Il ne peut réprimer un geste d'énervement. Sur le parking du marché-gare de Perpignan, il n'a cessé de se déplacer d'un entrepôt à l'autre pour charger des lots d'oranges. Pas moyen de vraiment se reposer. Le dernier lot devrait être arrivé depuis longtemps. Il est à présent trop tard pour espérer être à Turin à l'ouverture du marché. Adieu à la prime de rapidité!
             L'Espagne livre enfin ses fruits. Il est plus de vingt-deux heures quand il part enfin... sans café, le distributeur est vide!
             Son espérance de trouver ou s'arrêter s'effrite au fil des kilomètres. Dans les villages traversés tout dort, rien d'ouvert! De Perpignan à Béziers en passant par Narbonne c'est le grand désert... catalan.
              A Montpellier un bar est encore illuminé, dans la salle un seul client et un garçon en train d'empiler les chaise. Ottavio savoure son deuxième café quand le client s'approche: « Monsieur, j'ai raté mon train... Je dois aller à Marseille. Pourriez-vous m'emmener, s'il-vous-plait? » C'est un garçon d'une vingtaine d'années, il ajoute: « Je suis étudiant en médecine! » « Perche non! Finisco il mio caffé! (Pourquoi pas! Je finis mon café!) » Il termine en français: « Ensuite on y va! »
              Après quelques bavardages et une heure de route l'étudiant, fatigué, s'est endormi. Ottavio sourit. Il se souvient de son premier auto-stoppeur! Débutant, il conduisait encore en national et c'est un peu après Genova qu'il avisa un moine faisant du ''stop''.
              Le religieux s'avéra être un séminariste danois qui se rendait à Rome. Pas facile de communiquer. Le contact linguistique se fit... en latin. Souvenir scolaire pour Ottavio! Latin de cuisine que César eut renié mais conversation possible. Le séminariste avait de l'humour, Ottavio aussi, le voyage s'en trouva raccourci!
               Cet amusant trajet l'incita a offrir encore son hospitalité. Avec plus où moins de bonheur suivant les cas. Souvenir agréable: le frère et la soeur pris à Venlo et qui allaient rendre visite à leurs grands-parents aux environ de Saverne. La choucroute, mitonnée par la grand-mère et à laquelle il fut convié, reste un moment de gourmandise mémorable!
               Souvenir aussi: cet homme étrange à l'air sévère et aux vêtements stricts qui, sur une distance de trois cents kilomètres, n'ouvrit la bouche que pour dire « Bonjour! » et « Merci! ».
               Aix-en-Provence, le ciel s'éclaircit à l'est. L'étudiant le quitte avec moults remerciements. Pour Ottavio encore huit où neuf heures de conduite avant d'arriver à Turin. C'est aussi l'heure ou la fatigue se fait le plus sentir. Saint-Maximin s'annonce à point pour lui permettre un moment de détente. Petit déjeuner en terrasse, sous les platanes de la place centrale.
               Ce petit matin déjà chaud le renvoie quelques années en arrière à une terrasse semblable mais à Burgos! Il se sentait fier, ce jour là, avec deux jolies françaises pour lui tenir compagnie... Il avait l'impression que tous les espagnols le regardaient avec envie...
               Le trajet entre Rotterdam et Burgos ne semblait pas devoir différer des autres. L'imprévu survint quand, au niveau d'Etampes, il prit à bord des sac-à-dos cachant deux jolies bretonnes! Qui allaient passer quelques vacances en Espagne!
               La première heure de route fut presque silencieuse, les deux jeunes filles n'étaient jamais montées dans un camion. Le chauffeur jeune et sympathique, la cabine spacieuse et propre, le tableau de bord aux nombreux instruments, les impressionnèrent.
               Il leur fallut un certain temps avant qu'elles ne se décident à dialoguer. La gentillesse, la simplicité d'Ottavio établirent un climat de confiance.
              « M' chiama... Je m'appelle Ottavio! En français c'est Octave! et vous? » La question s'accompagne d'un grand sourire. « Moi c'est Maryvonne et là ma cousine Chantal! » La plus âgée des deux jeunes filles qui vient de répondre est blonde avec de grands yeux bleus, sa cousine, légèrement plus jeune, lui ressemble mais ses yeux sont plus sombres! La conversation ainsi entamée se poursuit. Questions, réponses se suivent, se chevauchent provoquant plaisanteries et fous rires!
               Chantal et Maryvonne découvrent la route, Ottavio la Bretagne! Ils atteignent Burgos à la nuit tombée. Trop tard pour trouver un terrain de camping. Ottavio cède aux filles la couchette du bas, large et confortable, il se contentera de celle du haut!
               Au matin alors que son camion est au déchargement, Ottavio et ses nouvelles amies s'installent à la terrasse d'un petit café-restaurant en face de l'usine. Il fait chaud en ce mois de Juin! Petit déjeuner d'adieu, les filles poursuivant leurs vacances et Ottavio reprenant le chemin de l'Italie.. On échange des adresses, on promet de s'écrire.... Il y a comme un soupçon de larmes dans les yeux bretons!
               Trois croissant plus tard Saint-Maximin s'éloigne. Encore un effort... Menton, Savona, Turin...
                Après la fatigue du voyage le retour à ''alla casa'' est une joie. Ottavio pousse la porte de la cour de son pavillon de San Vicenzo. Un bambin tout blond, de quatre où cinq ans, se précipite vers lui: « Papa! Papa!.. » Il se penche, prend son fils sur les bras, interroge puis appelle: « Cédric dov'é mamma? (Ou est maman?)..Maryvonne...Maryvonne... Sono di ritorno! » (... je suis de retour!) L'auto-stop conduit parfois de la Bretagne à l'Italie... 

Par Alain
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Jeudi 13 mars 2008
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Franco-italien où Italo-français?

                  Autoroute Turin-Milan. Jeudi, onze heures du soir, depuis deux heures je me traîne à trente à l'heure par la faute d'un brouillard comme seule l'Italie sait en produire. Dans les rétros je devine vaguement les lumières d'un véhicule qui me suit.
        Une aire de service illuminée se présente, je peux enfin voir ou je met mes roues. Indéniable moment de détente! Je décide, avant de prendre un peu de repos, d'aller déguster un café au Pavési. Je saute à la volée de la cabine, ma manche s'accroche à un machin quelconque, déséquilibré je n'évite la chute que parce que le tissus se déchire. Un brin énervé je claque la portière!
        Café bu je retourne, paisible, vers ma couchette. Débutent les ennuis quand je cherche mes clés, rien dans les poches! En fermant brutalement je les ai laissées à l'intérieur, me voilà « bouclé dehors ». Pas d'affolement: comme tous routiers j'ai un double du trousseau caché dans le pare-choc pour les cas ou.... sauf que là je me souviens l'avoir retiré quand j'ai passé le bahut au lavage. Et pas remis ensuite!
       Direction la station-service, le mécano aura peut-être une solution. Il sourit quand je lui conte ma mésaventure: « Ho chiavi di porta, andiamo, proveremo di aprire! » (J'ai des clés de portière, allons, nous essaierons d'ouvrir!)
       Essai raté. La serrure refuse toute coopération. Je remercie mon dépanneur et décide de passer la nuit au Pavési. Milan est proche, je téléphonerai à ''Papa'' demain!
       Je sommeille, mal assis sur une chaise, quand le mécano arrive suivi d'une espèce de grand échalas plutôt âgé.. «Mio amico dice che per mille lires puo aprire la sua porta! Qui interessa lei? » (Mon ami dit que pour mille lires il peut ouvrir ta portière. Ca t'intéresse? »)
       Et comment! Trois minutes après l'échalas s'active, debout sur le marche-pied. Un fil de fer introduit dans la serrure par des mains tremblantes la convainc. Elle cède sans trop résister. Nanti de ses mille lires le ''serrurier'' s'éloigne. « Il est doué ton collègue! » « Si, rigole le mécano, il faisait plus rapidement sur les voitures il y a quelques années! » Un temps: « Ora non corre abbastanza rapidamente! » (Maintenant il ne court plus assez vite!) Bella Italia! Je m'intègre...
        S'insérer dans un monde nouveau, même proche du notre, pose parfois quelques problèmes! Si Paolo, Papa, Mamma et ''cugino'' Giuseppe n'avaient pas amorti, par leur gentillesse, le choc du dépaysement, mon entrée dans la vie à l'italienne aurait été moins facile.
         Petit exemple: Mamma ayant besoin de sel pour la cuisine me demanda d'aller en chercher. Non! Pas chez l'épicier mais au bureau de tabac! Pas évident pour un français!
        Mon acclimatation commença au ''Caffè Marcello'' ou Giuseppe, quand j'attendais l'autorisation de travail, me présenta à ses amis. J'y fus reçu amicalement par des amateurs de ''calcio'', supporters sans réserve de l'Inter de Milan. Avec eux le match du dimanche passé durait jusqu'au vendredi, celui du dimanche à venir commençait le samedi!
        Suis-je devenu en partie milanais le jour ou, accoudé au comptoir en dégustant un café je déclarai, à propos d'une rencontre entre l'Inter et un club anglais: « La nostra squadra non puo perdere! »? (notre équipe ne peut pas perdre!). Je m'intègre...
         Les kilomètres et les jours défilent. Ce vendredi je fais un dédouanement chez Gondrand à Turin. La charmante (Hé! je ne suis pas aveugle!) ''agent des douanes'' à qui j'ai remis les documents m'a prévenue: « Vous en avez au moins pour cinq heures! » Fort de ce renseignement j'entreprends de visiter un peu de cette ville que je connais mal.
         Le temps est agréable, je flâne en admirant les belles façades anciennes, leurs sculptures, leurs balcons étonnants.
         Le hasard guidant mes pas, je me retrouve sur le ''Corso Giullo Cesare'', un large boulevard ou de nombreux cafés tendent leurs terrasses aux touristes. Je me laisse tenter et m'installe, à l'ombre d'arbres magnifiques, pour déguster ''una cassata'' (glace aux fruits confits).
         Mon regard est attiré par le manège d'un touriste. Sur le terre-plein central qui sépare les deux voies du boulevard il se prépare à photographier la perspective vers la ''Piazza Derna'', un très beau point de vue!
       Il installe avec soin un trépied, y fixe un bel appareil, avance, recule, à gauche, à droite et ayant trouvé la position idéale, sort sa cellule-photo pour calculer le temps de pose.
      A cet instant un gamin en jeans et polo rayé noir et blanc, (Les couleurs de la Juventus de Turin!) se lance en courant à travers la circulation, le bras en arrondi il se saisit à la volée du trépied et de l'appareil, coupe l'autre voie au grand dam des automobilistes, disparaît dans la foule!
      Le photographe, ahuri et médusé, n'a pas esquissé un geste. Là, je sais, je ne devrais pas!... Non je ne devrais pas, mais j'éclate de rire. D'une table dans mon dos s'élèvent des propos indignés.
      Je me retourne, se sont des touristes, aux autres tables des italiens sourient...
      Je sens sur mon visage la même expression... Je m'intègre... Je m'intègre...


Par Alain
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Mercredi 5 mars 2008
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A veaux... l'eau!

 

Le parking de la douane de Vintimiglia est adossé à l'embouchure de la Roya. Y transitent plusieurs dizaines de camions par jour. En particulier des véhicules de transport d'animaux vivants: veaux, porcs, moutons et autres... 
          Le brigadiere Scipion Pastopolli est responsable de l'ordre et de la sécurité. La cinquantaine ventrue, de taille moyenne, le cheveux noir et rare, la moustache fournie, le regard plutôt bienveillant, c'est un homme aimable, partisan convaincu du: « surtout évitons les problèmes ».Il arpente d'un pas nonchalant l'aire sur laquelle s'étend son autorité
       Bien qu'il conduise un imposant camion remorque Enzo n'est pas considéré comme un vrai routier. Il fait commerce d'animaux de boucherie vivants entre la France et l'Italie et convoie principalement des veaux depuis l'Auvergne. Enzo n'est pas aimé, le front bas sous des cheveux hirsutes et ''rouquinoïdes'', une face de gros goret au joues couperosées, sa suffisance, sa brutalité, sa méchanceté lui valent une place à part parmi les chauffeurs animaliers qui n'ont pourtant pas la cote auprès des routiers déplorant la façon dont sont traités les bêtes.
      Ces derniers jours de Juillet sont torrides. De Moscou à Lisbonne, toute l'Europe transpire. Les cabines sont surchauffées malgré les vitres grandes ouvertes. Tous les chauffeurs ont le bras gauche bien bronzé! (Sauf, bien sur, les anglais!) Dans les rares camions qui la possèdent la ''clim'' fonctionne à fond!.
      Le camion vert d'Enzo pointe son nez à l'entrée du parking. Le brigadiere Scipion s'approche, jette un regard dégoutté sur la bétaillère ou les veaux entassés n'ont même plus la force de meugler. « Enzo, parcheggierà i suoi vitelli accànto del pendio, in fondo al parcheggio. E dà loro di acqua! » (Va garer tes veaux à coté du talus, au fond du parking. Et donne leur de l'eau!) La réponse se veut goguenarde: « Tu crois, Scipion, que je vais me fatiguer et me salir pour ces bestiaux? » L'opinion du brigadiere se lit sur son visage: « Chiaro da qui! » (Dégage d'ici!).
      Son bahut rangé près du talus qui sépare le parking de la Roya, Enzo s'éloigne. Les veaux sont assoiffés, certains lèchent les barreaux de fer pour tenter de se rafraîchir!
      Lamentable spectacle que Lucca et Giorgio, (Cinquante ans a eux deux!), chauffeurs de camions-citernes ne peuvent supporter. « Lucca! Se, noi, si desse loro a bere? » (Si, nous, on leur donnait à boire?)
      Il faut à peine deux minutes pour sortir les manches des citernes, les brancher les unes aux autres puis sur une bouche à incendie: « Ouvre la vanne! » L'eau se met à couler avec force, Lucca a du mal à contrôler le jet! Il arrose en premier les veaux du camion.
      « Attenzione! Ecco Enzo! » Un Enzo pas content qui arrive en criant: « Basta! Stop! Fermate! » Sursaut de Lucca, le jet dévie et frappe l'arrivant en pleine poitrine. A partir de là tout va évoluer très vite!
      Enzo s'écroule en hurlant: « Aïuto! aïuto..(A l'aide!) Brigadiere... Pronto! ». L'eau ruisselle et transforme cette partie non bitumée du parking en marécage boueux. Les cris attirent le brigadiere Scipion et deux agents... Giorgio et Lucca décident de s'éloigner discrètement. Laissant la vanne ouverte, ils filent derrière la remorque suivis par Enzo.toujours criant! Le talus est glissant, pour éviter la chute Lucca s'accroche aux fermetures des portes, fait sauter la sécurité.
      Voulant la remettre en place, Enzo déclenche maladroitement l'ouverture, les veaux, assoiffés et excités par l'odeur de l'eau, pèsent sur la porte qui cède en grinçant!
      Une quinzaine de bêtes en profitent et sautent à terre. C'est le moment choisi par le brigadiere et ses deux agents pour arriver.
      Devant le désastre, le premier réflexe est d'aider à refermer la bétaillère! Les bottes bien cirées s'engluent dans la boue, les uniformes se souillent d'une terre noirâtre... « Enzo! Imbecille! Ti rammaricherai d'avere conosciuto io! » (..tu regretteras de m'avoir connu!)
      Profitant de cette escarmouche Giorgio et Lucca ont récupéré discrètement leur matériel et se sont empressés de disparaître! Les veaux, abreuvés, envahissent le parking au grand dam des voitures des douaniers dont les carrosseries ont un peu à souffrir du contact avec la viande sur pieds.
      Le brigadiere Scipion, ses deux agents et quelques chauffeurs volontaires se mettent à la chasse au bétail. Mais ils n'ont pas l'habitude des ''safaris-veaux''. La course aux bêtes se déroule entre les camions. Les veaux se conduisent comme de vraies petites vaches, plus d'un cows-boys amateurs apprend à ses dépens qu'un coup de tête, même sans cornes, c'est rude! Les veaux sont repris un à un, des planches posées à la hâte permettent à Enzo de les remettre dans la remorque.
      Quand les fugueurs ont tous été repris, la chasse a durée environ trois heures. Les chasseurs couverts de transpiration et de boue séchée sont épuisés. Le brigadiere laisse éclater sa colère. Muni de son stylo et de son calepin il énonce une longue liste d'infractions et déclare: « Tu me dois trente-cinq milles lires... a pagare immediatemente! » Furieux, Enzo s'exécute de mauvais gré. La casquette de travers, un semblant de sourire sous sa moustache Scipion Pastopolli conclut: « Pensi che lei paga la sua stupidita! Che non si fa caro del chilogramme! ».(Pense que tu payes ta stupidité! Et que ça ne fait pas cher du kilo!)

Par Alain
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Dimanche 17 février 2008
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Pareils où semblables?

''Papa'' Milezzoni travaille sous contrat avec plusieurs firmes du Bénélux et du nord de la France. Depuis quatre mois Paolo et moi roulons entre Rotterdam, Kortrijk (Courtrai), Valenciennes et l'Italie. Je découvre, dans son sillage, d'autres routes. On ne va pas à Rotterdam par le même chemin en partant de Marseille où de Milan.
Nouveauté: le col du Brenner. Nouveauté: l'Autriche, étonnant mélange de Baviére et de Piémont Italien, avec sa population souriante et aimable...
            Mercredi, petit incident. L'usine de Roubaix ou nous devions charger est en rupture de stock! Au Centre Routier de Lille-Lesquin nous déjeunons dans l'attente d'instructions. Comme d'habitude le repas est plutôt joyeux, on discute en regardant dehors les chauffeurs qui se hâtent pour se mettre à l'abri! Ce mois de Janvier est glacial.
            Soudain Paolo tressaille: « Per dio! Virgile! C'est notre correspondant à Lille! Un tipo strano! »(Un type spécial!)
            La porte du restaurant s'ouvre sur un grand gaillard qui ôte son bonnet, dévoilant une longue chevelure poivre et sel. Et qui s'écrie: « Je vous salue, gentes demoiselles et nobles seigneurs! ». Réponses dans la salle: « Salut Virgile! », « Ciao cavalière! », « Goedendag Monseigneur! (Bonjour monseigneur..) ».... Le regard passe sur la salle, s'arrête sur nous...
            Il s'approche et à Paolo: « Ciao bello! Suo padre mi ha detto che eravate qui! Ha telefonato les vostre istruzioni! » ( Salut! ton père m'a dit que vous étiez ici!. Il a téléphoné vos instructions.)
            Présentations: « Alain, la presento Virgile, un innamorato appassionato del Medioevo! (Je te présente Virgile, un amoureux passionné du Moyen-âge.) ».
Nos instructions sont simples: aller à Oostende chercher des balles de cordes pour une usine d'espadrilles à Mauléon... Nous bavardons un moment avec Virgile.
            Il fait parti d'une ''Confrérie des Chevaliers'' et connaît à fond la vie médiévale. Il en parle avec passion... Il nous montre des photos: en armure, avec son arbalète, au milieu d'autres amateurs dans un camp de tentes bariolées... On sent que sa vie est plus là que dans notre siècle! « Le Moyen-Age fut une période magnifique, les historiens commencent à peine de s'en rendre compte!... C'est l'époque ou un Chevalier pratique la fidélité, la générosité, le courage. Du paysan au Seigneur, la solidarité est entière! ».
              En évoquant ces siècles Virgile est comme transfiguré, ses yeux ne sont pas posés sur nous. Ils regardent le passé dont il se sent si proche. Il appartient à hier!
Virgile a été tellement disert que nous partons avec dans la tête des images de tournois, d'adoubements, de machines de siège. L'an Mil est en nous!...
              Oostende: les quais, les entrepôts. Trente-six balles de corde par semi, en route pour mille kilomètres. Il a neigé quand nous arrivons à Mauléon. Le froid ralentit le déchargement, nous ne repartons que vers dix-huit heures. Paolo a faim, pas de café ni de restaurant ouverts, juste, peu après la sortie de la localité, une épicerie-charcuterie et un petit parking.
              Dans la boutique, pendant que je me fais servir, Paolo tombe en arrêt devant une photo qui représente un groupe d'une vingtaine de gamins vêtus de maillots de sport rayés. « Ils sont beaux mes petits n'est-ce pas? » déclare le charcutier. « Vos petits? C'est une équipe de foot? » demande Paolo avec son accent italien.
-«  Non! C'est l'équipe de rugby. Vous connaissez le rugby? »
-« Pas trop, je suis plutôt calcio! »
-« Italien? Vous aimez le sport? Il faut que vous veniez voir l'entraînement! Vous avez bien quelques minutes? »
                Sans nous laisser le temps de parler, il enfile une canadienne, se coiffe d'un béret et nous guide vers un petit stade à cent mètres de là en disant: « Je m'appelle Ihazintu ». Sur la pelouse détrempée, éclairée par quatre pylônes, une trentaine de silhouettes de tous âge s'agitent. Les désignant d'un geste large il dit avec de la fierté dans la voix: « Mes petits... On leur a refait le stade: éclairage, deux vestiaires avec l'eau chaude aux douches... Maintenant ils vont gagner! »
               Je regarde cet homme qui doit avoir la soixantaine: son regard brille, sa voix est enthousiaste... C'est un vrai basque, le rugby vit en lui!
               De retour au magasin je vais pour régler, Ihazintu refuse: « Non, c'est un cadeau du pays du rugby au pays football! » Paolo se précipite au camion, il en revient avec une grande photo en couleur de l'Inter de Milan: « Un cadeau pour les petits! » La poignée de main est plus que chaleureuse.
               En descendant vers la vallée je pense à Virgile et à Ihazintu. Ces deux hommes si éloignés dans l'espace, si éloignés dans leur façon de vivre sont pourtant étrangement semblables. Une passion les habite.
               Arrivés à Orthez nous allons faire le plein. Pendant que le pompiste s'active, (On sert  encore les clients à cette époque!) je fais part de mes réflexions à Paolo.
            « Tu sais, me dit-il, nous sommes un peu pareil avec nos camions.... »
               Le gas-oil s'engouffre dans les réservoirs. De la main il caresse la carrosserie du Fiat comme on flatte un gros animal familier. Il sourit et en italien: « Vivère senza passione é realmente vivère? » (Vivre sans passion est-ce réellement vivre?)

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Par Alain
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