Dimanche 30 novembre 2008

Le brouillard se dissipe...


             Retour difficile, amertume, regrets! Il faut retrouver des marques, créer un nouvel univers.    
            Comme un animal blessé dans sa tanière, lécher et guérir les plaies pour effacer, du moins en partie, la tristesse et le désarroi!

            Errance. Au gré du hasard je vais visiter quelques amis: à Dol-de-Bretagne, à Cavaillon, à Carpentras. Je trouve partout sourires, appui, réconfort! Un courrier à Paolo et une réponse qui apaise... Mon copain n'oublie pas et ça c'est important!

             Le destin éloigne les êtres, les vies divergent mais l'Italie n'est pas de l'autre coté du monde. Des événements divers m'y ramèneront. Evénements heureux: le baptême d'Anna-Maria, la jolie petite fille de Paolo, les cinquante ans de Giuseppe: (Le même jour que la victoire de l'Inter de Milan en Coupe d'Italie...), le mariage d'Andréa!* Des circonstances plus tristes, les obsèques de Papa puis plus tard celles de Mamma!... Le temps est sans pitié!

             Au milieu de ces avatars, malgré la distance et les jours qui passent, l'amitié reste solide et perdure. Chaque fois que mon travail me conduit à Milan, je trouve toujours une heure où deux pour aller voir mon ami...

             Après avoir vagabondé durant deux mois mon moral, sans être au beau fixe est remonté! Mon compte en banque lui a diminué. Il me faut trouver un boulot!

             Le hasard d'une petite annonce m'emmène à Saint-Cézaire dans la banlieue de Nimes. Beau temps, mistral fort . Malgré le soleil, il fait froid! Allons au devant de mon prochain employeur!

              L'homme qui me reçoit n'a rien d'un patron routier! Grand, mince, costume trois pièces gris clair, la quarantaine, le cheveux blond clairsemé, petites lunettes cerclées d'or et lèvres minces! Parlé bref...

              « Bonnes références! Revenez d'Italie? Bien! » Dans la cour, un Mercédes bleu et la semi bâchée de rouge. Un coup d'oeil, l'ensemble est propre et en bon état. « Chargement de conserves de luxe du Sud-Ouest pour Bruxelles! Vous pouvez partir demain matin? » « Oui! ».

              Retour au bureau, le patron regarde ma Fiat. Petit sourire: « En France, si vous voulez être pris au sérieux comme routier, je vous conseille de changer de voiture! ». Il n'a pas tout à fait tort!

              « Une seule chose: respect des heures de conduite! Pour ce voyage vous passerez par Paris et Lille. Vos documents! Bon voyage! » Ca ne traîne pas la remorque étant déjà plombée par la douane!

              Voilà deux semaines que je tourne pour ma nouvelle boite! Toujours des chargements de marchandises de valeur: meubles précieux, pièces électroniques, alcools rares etc...! Week-end sur la route. Avec le respect obligatoire du temps de conduite je deviens un habitué des aires de stationnement et des relais routiers.

               La nuit le froid est vif. Le Magirus avait un chauffage type ''webasto''**, le Mercédes en est dépourvu, achat forcé d'un radiateur portatif à gaz!

              Jeudi soir, autoroute A.9! Il est vingt-deux heures, sur l'aire du ''Mas Porra'', repos imposé avant de continuer vers Barcelone. Une ultime cigarette, j'entrouvre une glace, prudence à cause de mon chauffage. Je me glisse dans le duvet, quelques secondes après je dors!

               Réveil! Il fait nuit, je me sens très fatigué. J'ai la vague sensation que l'on agite ma semi! J'entends vaguement des cris: « Par ici... » « Ne bougez plus... » « On les tiens... ». Mes paupières se ferment, tout ce bruit m'ennuie, je me rendors!

              Je me réveille la bouche sèche avec un horrible mal à la tête! Plus de cabine mais une petite chambre. Plus de duvet mais des draps blancs. Au pied du lit mon patron...

              « Qu'est-ce que je fais là? J'ai eu un malaise? » Il esquisse un mince sourire: « Content de vous voir réveillé! » Il attire une chaise, s'installe en tirant les jambes de son pantalon pour en préserver le pli!

              « Vous avez été gazé! » « Gazé? » « Disons plutôt endormi... » Je ne comprends pas. « Je vous dois des explications... Je suis le commandant B... de la gendarmerie nationale. Depuis huit mois une bande très mobile pille les camions sur les aires de stationnement. Ils endorment les chauffeurs et vident les remorques. » Il s'interrompt. « Et je fait quoi moi, la-dedans? » « J'y viens! On a essayé de les piéger avec des gendarmes comme chauffeurs. Sans résultats. Un gendarme transformé en routier n'est pas crédible! »

               Ca! Je m'en doute. « Vous êtes arrivé à point: professionnel venant d'Italie, donc ignorant des vols! Votre comportement était naturel. La bande s'y est laissée prendre et ils vous ont attaqués! Nous sommes intervenus mais ils avaient eu le temps de vous endormir... ».

               Le mince sourire revient: « Vous serez sur pied demain! On viendra vous chercher. J'aurai le plaisir de vous remettre une lettre officielle de remerciements pour votre action! ».

              Je me laisse aller sur mon oreiller en souriant, avec son humour à froid Paolo aurait dit: « Grazie mille! Ma realmente c'è troppo, troppo! » (Merci! Mais vraiment c'est trop, beaucoup trop!)


*Voir ''Andréa et le Vésuve''

** Le Wébasto est un chauffage indépendant fonctionnant même quand le moteur est arrêté!

Par Alain
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Dimanche 9 novembre 2008

Retour à la case départ!


              Un dimanche de Septembre: « Vieni a casa! » (viens à la maison). C'est Giuseppe qui m'appelle! Dans le salon, Papa, Mamma et ce que je m'attendais à trouver: Paolo et une charmante jeune fille!
             « Mamma, Papa, Giuseppe, Alain, je vous présente Francesca. Nous envisageons de nous marier!... » Meilleur ami de Paolo, j'étais déjà au courant.
             Francesca est une jolie milanaise au fin visage souriant, de longs cheveux noirs surmontent un petit front bombé et têtu, des yeux bleus, des lèvres roses. Fille d'un célèbre architecte son entrée dans la famille est accueillie avec joie!
             Les fiançailles, passage obligé en Italie, furent célébrées en Novembre. Cérémonie joyeuse en présence des deux familles. Mariage prévu au mois de Mai suivant.
             Il y avait pourtant un léger ennui dont je me gardais bien de parler à mon ami! Je ne sympathisais pas avec Francesca. Nos rapports étaient amicaux mais superficiels et empreint d'une certain embarras!
            Nos camions courent l'Europe. Un printemps précoce annonçait le mariage proche. Depuis deux semaines quelque chose ombrait le front de Paolo. Lui si loquace et rieur devenait taciturne, soucieux! Puis un samedi, l'aveu: « Francesca veut que j'arrête la route! Vuole il suo marito alla casa, non in un autocarro! » (Elle veut son mari à la maison, pas dans un camion!)
           Je vois Papa accuser le coup! « Cosa farai? » (Que vas-tu faire?) « Son père m'offre un bon travail... » Il y a de la gène dans cette réponse. « Bene! Si c'est ce que tu désires!... » Il se tourne vers moi: «  Alain?... » « Comme vous voulez Papa. Je vais continue... » Paolo m'interrompt: « Alain, tu désapprouves? » « Non! Tu dois choisir le meilleur pour toi, je souhaite simplement que tu restes mon ami... ».
           Dernier voyage avec Paolo!... Demain il va se marier! Il est à la fois anxieux et rayonnant! Malgré un légère nostalgie, je partage sa joie.
           Très belle cérémonie, je n'avais jamais vu Paolo aussi angoissé, coincé entre rire et pleurs, presque incapable de passer l'alliance au doigt de sa femme! Long repas à l'italienne. Les mariés se sont éclipsés longtemps avant la fin des agapes!...
            Le week-end, après les soins à mon Magirus, je prends l'habitude d'une courte visite à Paolo, devenu chef de parc d'une entreprise milanaise. Je ne m'attarde guère. J'éprouve toujours une gène inexplicable devant Francesca... Le dimanche j'accompagne Giuseppe au San Siro, c'est très rarement que Paolo peut se joindre à nous! Sans nous en rendre compte nos vies divergent... pourtant l'amitié reste solide et perdure.
            Newhaven! J'attends le ferry pour Dieppe et le chauffeur qui remplace Paolo, Renato un brave garçon qui n'a que deux défauts: aucun sens de l'exactitude ni de l'humour. Mon copain me manque et je ne vois plus le Fiat rouge et noir avec le même regard.
            Le travail devient routine. J'ai la pénible sensation que Papa se contente de gérer l'acquit, qu'il n'innove plus!
           Cinq mois se sont enfuis! Samedi après-midi, nous sommes tous réunis dans le salon. Mamma sert le café, Francesca est appuyée sur l'épaule de Paolo, Giuseppe et moi avons allumé une cigarette...
            Papa rompt le silence: « Ecco! me sento stancato, (Voilà, je me sens fatigué) Je pense à me retirer. La Société marche bien... Si l'un de vous veux la prendre en main? » Une pause: « Paolo?... » Mon ami n'a pas le temps de répondre, Francesca déclare: « Lui ha un buon lavoro! Non ha alcune ragioni di cambiare! » (Il a un bon travail! Il n'a aucune raisons de changer!) Elle sourit. Tête basse, Paolo ne contredit pas!
            « Alain?... Giuseppe?... » Hélas, nous n'en avons pas les capacités, ni administratives, ni pécuniaire. Accepter serai courir à l'échec. Je suis conscient de la grande déception de Papa et Mamma.
            « Bene! Je vais céder la société à Biaggi et mettre la propriété en vente. Alain, tu pourras travailler pour lui! » Pas question, je connais ce gros patron sanguin. Il crie beaucoup trop pour moi!...
            Je viens de mettre la dernière valise dans la Fiat rose*. La cour est vide de camions, les chauffeurs de Biaggi sont venus les chercher. J'ai dit adieu à mon Magirus noir et rouge... Dernier « Au revoir! » à Papa et Mamma qui vont quitter la villa dans quelques heures. Je passe les pilastres de sortie ou s'accroche une grande pancarte: ''Vendesi'' (A vendre!).
            Avec une grosse boule de nostalgie au creux de l'estomac, je vais voir Paolo sur son lieu de travail, loin de Francesca! Séparation sans que notre amitié en souffre! Le destin joue parfois avec l'homme!
            Instinctivement je prends pour partir la route par laquelle je suis venu. Un coup d'oeil sur la silhouette du San Siro, la ''tengentiale'', autoroute pour Genova... La petite Fiat se dirige vers la France... Autostrada del Sole vers Ventimiglia. Plus j'approche de la frontière, plus le temps se fait menaçant!
           Menton, autoroute vers Nice, la pluie fait son apparition. J'enclenche les essuie-glace. Je constate alors que si ma vue reste embuée les intempéries ne sont pas seules en cause...


*Voir ''La vache... et le routier.

Par Alain
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Mardi 28 octobre 2008

Tout ne se passe pas toujours bien!


         Mes deux premiers voyages en Espagne n'avaient pas été exempts de problèmes. J'avais eu l'impression qu'une gitane malicieuse s'était amusée à mes dépends.*
        Le hasard ensuite m'avait projeté sur des routes plus septentrionales, vers l'Allemagne, la Hollande et autres pays du froid...
         Il serait faux de croire que les chaussées des routiers (fussent-ils internationaux) ne sont construites qu'avec des pavés dorés. Pour quelques rares et agréables rencontres de copains, d'amis, voire de quelques charmantes demoiselles, combien de contacts (parfois rugueux) avec des affreux de toutes catégories...
        Chargé de trente-huit tonnes de lessive en poudre à livrer à Renteria j'aventure pour la troisième fois mes roues en Ibérie. Dix heures et demi. Passage de la Bidassoa! Je me gare dans le parking de la douane et, documents en main, je pars à la recherche de mon transitaire. Ou le trouver dans la pagaille créée par les chauffeurs, les commissionnaires, les douaniers...
        Je finis par le dénicher, un grand hidalgo brun de poil, de peau et de regard. Qui m'arrache presque les papiers des mains et, comme je ne bouge pas, me demande grossièrement: « Vous attendez quoi? » « Il y en a pour longtemps? » « Ne me cassez pas les pieds! Je n'en sais rien! Ca dépend des banques et de la douane ». Et un peu aussi de la diligence du transitaire! Aimable personnage!
        A vingt heures, pas de nouvelles! J'enrage. Depuis ce matin, ce diable d'ibère n'a pas réussi à dédouaner alors que mon client est à peine à quelques kilomètres! En bavardant avec un collègue espagnol, j'allais comprendre pourquoi je subissais la mauvaise humeur du senior Lopez.
        « Il n'est pas toujours comme ça. C'est à cause de sa femme ». « Sa femme? » « Je t'explique: Lopez est né du côté de Barcelone. c'est un catalan pur sang. Son épouse est native de San Sébastian, une basque convaincue... D'ou, parfois, quelques tensions dans le couple! Surtout en période électorale... Se sont les tiers qui en font les frais... Faut pas lui en vouloir! »
        Je ne partirai que le lendemain. Sans un mot d'excuse. Il paraît qu'il y a des élections a venir au ''Pais Vasco''. (Pays Basque). Mauvaise humeur ''élective'' et sorcière espagnole étaient au rendez-vous!
        Au port du Havre diverses marchandises s'entassent dans ma semi, direction Wiesbaden.
        La ''Goldene Bremm'', frontière franco-allemande!** Les douaniers y sont tous plutôt aimables. Tous? Non pas! Hans Stein fait figure d'épouvantail. Les allemands l'ont surnommé ''Le Kaiser'' et les français ''Père la Rogne'' (Il s'agit là des deux surnoms les plus anodins)
        Grand, la panse du buveur de bière, la nuque rasée, cheveux en brosse courte et yeux bleus, il a le visage d'un Torquémada teuton ignorant le sourire. Il est suffisement gradé pour que son action retarde où accélère le temps de transit des camions!
        J'ai eu à faire à lui et, comme beaucoup, je n'en garde pas un bon souvenir! Interminables vérifications de documents, attentes injustifiées, fouilles sans objets... etc, etc!
        Comble d'hypocrisie il parle le français avec un épais accent germanique, tout en prenant bien soin de faire croire qu'il l'ignore. C'est, comme on le voit, un homme tout à fait charmant et de bonne compagnie, à éviter le plus possible!
        La petite ville de Sarrebruck mérite une visite. Ruelles de la vieille ville et place St. Johann sont touristiquement à voir. Si je le peux je vais y faire quelques achats les prix étant attractifs.
        Il est quinze heures! Je suis en train de flâner quand, devant moi, j'aperçois la silhouette du ''Kaiser''. Quel démon, ce jour-là, m'incita à le suivre? Marchant d'un pas raide et militaire, il bouscule des passants sans un mot d'excuse.
        Arrivé à la périphérie de la ville, il entre dans un grand parc arboré. Au dessus des imposantes grilles d'entrée ouvertes un bandeau indique: ''Genesungsheim fur kranke kinder'' (Maison de repos pour enfants malades)
        La curiosité me pousse. Une légère hésitation. J'entre à mon tour, fais quelques pas et, au détour d'un massif de fleurs, je découvre un grand bac à sable, des gosses qui jouent en poussant des cris, le ''Kaiser'' assis au milieu d'eux! Il me faut quelques secondes avant de réaliser que tous ces enfants sont trisomiques!
        Le ''Kaiser'' lève les yeux, son visage ne marque aucun sentiments, aucune surprise: « Buisque tu es là, fiens aider! ». Pendant deux heures, jusqu'à ce qu'une infirmière vienne chercher les enfants pour le goûter, nous allons jouer et les amuser! Je remarque que, quand elle caresse leurs cheveux, la main teutone se fait douce!
        Nous sortons du parc. Le regard froid se pose sur moi: « Zi chamais tu ragondes za à quelqu'un, tu meddras beaucoup de temps afant de basser la frondière... Verstanden? » (Compris?) Il se détourne et s'éloigne sans autres commentaires!
       Non! Les routes des transporteurs ne sont pas toutes construites en pavés dorés...


*Voir ''Ballade Espagnole''

**Voir ''Gut Morgen''

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Par Alain
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Jeudi 16 octobre 2008

La tentation de la jeunesse!

          En plein été, quand le fret industriel se ralenti, ''Papa'' Milezzoni accepte parfois un transport de primeurs. Cinq heure du matin! Je n'apprécie pas les livraisons à Rungis, il faut y arriver très tôt; les maraîchers ayant peu de personnel sur les quais, les chauffeurs vident eux-même leurs camions. Comme l'entrée du marché n'est pas gratuite on paye pour faire un boulot qui n'est pas le notre!
         Petit à petit, tout le long du quai, les palettes s'alignent, après l'agitation des premières livraisons le calme s'installe. Remorques vides Paolo et moi nous nous octroyons une pause cigarette!
         De derrière nos bahuts s'élèvent des éclats de voix. Je comprend ces paroles colériques et hollandaises: «  Deze oude ma
n is mijn vrachtwagen gevlogen! » (Ce vieil homme m'a volé mon camion!) Voilà de quoi intriguer moins curieux que moi!
         Suivi de Paolo je me dirige vers le lieu de l'altercation. Il y a là un camion orange, portière ouverte, deux gardiens de la paix en uniforme, un chauffeur hollandais en sabots, pantalon de velours et chemise à carreaux, l'air pas content et, au volant, un vieil homme, visage ridé surmonté d'une couronne de cheveux blancs... Passablement surpris, je reconnais...
         Quand je débutais (chez le Vieux à Cavaillon) nous nous réunissions le Dimanche matin, au Bar des Platanes. Il y avait là le Grand Robert, Double-mètre, Figasse, Manu* et quelques autres. Fine équipe de routiers internationaux, tous en partance le soir même, qui venaient se détendre au soleil, sur la terrasse, en dégustant un pastis!
         On parlait route et camions. J'avais remarqué qu'à chacune de nos réunions, un homme d'une soixantaine d'années venait s'installer à une table voisine et écoutait avidement nos propos!
          Intrigué, j'avais demandé à Manu: « Tu le connais l'ancien? » « Oui! C'est Marceau. Un vieux de la route... Venir nous écouter lui rappelle son bon temps! Mais il ne veut pas se joindre à nous, il a peur de nous gêner! »
         Vers midi tous rentrent chez eux. Célibataire je me contente d'un ''pan-bagnat'' où du steak-frites maison! Ce sont ces moments de solitude qui, en quelques sortes, apprivoisèrent Marceau! L'ancien routier et le jeune chauffeur devinrent des copains. Après m'avoir demandé de lui parler de la route d'aujourd'hui, au fil des dimanches, il me conta la route d'hier!
         « Je suis né en 1902. Mon père était un roulier de la Foncine, il faisait des transports en voiture à chevaux, puis durant la guerre il conduisit des camions... sur la ''Voie Sacrée''. J'étais routier par le sang!»
         « Tout naturellement, en 1925, je devins chauffeur! Elle n'était pas facile la route en ces temps là. Nos camions brinquebalaient sur des amortisseurs à lames, la mécanique était peu fiable et les pneus rendaient facilement à l'atmosphère l'air qu'ils lui avaient emprunté. »
         « Un trajet Marseille-Paris durait vingt heures, parfois plus, dans des cabines glaciales en hiver, surchauffées en été. La conduite était si pénible que nous roulions souvent à deux!
         La solidarité était totale. Que l'un de nous s'arrête sur le bord et aussitôt les copains venaient pour aider! Mais pour être aux bonnes places aux Halles pas de cadeaux, on se ''tirait la bourre'', loyalement, toujours en hommes! »
         « Après la guerre les bahuts devinrent plus confortables, plus faciles à conduire! J'en usais quelques années encore! Puis la retraite! Maintenant je ne conduis plus mais ça me manque! »...
          ... je reconnais... : « Marceau! Mais que diable fais-tu là? » « Oh! pitchoun! Ca fait plaisir de te voir... » Un agent intervient avec une certaine brutalité: « Allez le vieux! Descendez et vite... » Il va pour tirer Marceau. Je m'insurge: « Doucement! » et me tournant vers le hollandais: « Een moment! Ik ken deze oude man » (Un instant! Je connais ce vieil homme...)
          « Marceau explique-nous... » « Je voulais voir comment c'était Rungis comparé aux Halles! Un collègue de Plan-d'Orgon m'a amené. Il va revenir me chercher! Je me promenais et j'ai aperçu ce camion porte ouverte! Je suis monté pour voir ce que ça faisait d'être au volant?... » « Alors?... » « Le moteur tournait... L'envie de conduire... comme si j'étais encore jeune... Je l'ai pas volé le camion! J'ai juste fait le tour du bâtiment... ». « Pas volé! Il est parti tout seul... » L'agent attrape mon vieil ami par le bras et le secoue violemment.
         Devant cette brutalité inutile le chauffeur hollandais s'interpose! D'un seul coup il me devient sympathique. Je réunis tout mon pauvre bagage flamand pour lui narrer l'aventure de Marceau! Le hollandais m'écoute tout en souriant à mes maladresses linguistiques! Si un mot me manque Paolo qui possède un peu d'allemand vient à mon aide.
         Quand j'ai fini, gros éclat de rire du hollandais qui attrape Marceau par l'épaule: « De oude franse vrachtwagenchauffeurs zijn als de oude nederlandse boëren zij weten geen tegenhouden! » (Les vieux routiers français sont comme les vieux paysans bataves, ils ne savent pas s'arrêter!)
         Devant cette évidente réconciliation les agents, déçus, se retirent. C'est Paolo, toujours gourmand, qui aura la bonne idée: « Se andiamo mangiarsi une minestra a cipolla! » (Si on allait prendre une soupe à l'oignon!) Assis devant une ''gratinée'' odorante, le chauffeur hollandais, en souriant, pose sa main sur le bras de Marceau: « Als ''Le bon vieux temps''** die Jacques Brel zingt! » (Comme ''Le bon vieux temps!'' que chante Jacques Brel!)

*Voir: La Dame Blanche.
** En français dans la conversation.

Par Alain
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Jeudi 21 août 2008

L'Ankou


                  C'est dans un collège technique à Dol-de-Bretagne, que l'Assistance Publique m'avait envoyé dans l'espoir de me voir rattraper des études, à vrai dire, mollement poursuivies.
              Le jeune méridional ne connaissait de la Bretagne que ce qu'en disait l'imagerie populaire provençale: les Bretons sont des marins-pêcheurs ''taiseux'', fumeurs de pipe, (à cause du vent de mer!) et les Bretonnes, vêtues de longues robes noires arborent de hautes coiffes blanches. Et ils sont tous extrêmement superstitieux!
              Et tous, heureusement, très différents de leur image et très accueillant envers l'adolescent à l'accent bizarre qui débarquait chez eux! Par contre pour la superstition...
              Le Jeudi voyait les pensionnaires aller, par deux, faire une promenade dans la nature! Au Mont-Dol, petite éminence de quelques dizaines de mètres qui, dans ce pays plat, se donnait des allures de montagne. Là, étaient réunis sur quelques mètres carrés, tous les éléments propres à exciter la crédulité naïve de mes camarades: un petit bois de chênes et de hêtres, un menhir, une grotte dite sacrée, une très ancienne chapelle et un arbre mort foudroyé, d'après la légende, par Satan lui-même!
              Cet arbre mort, un peu éloigné de l'aire de jeux de mes copains et à demi caché par la chapelle, me servait de dossier quand je voulais lire au calme.
              « Ce livre est intéressant? » Je lève les yeux. Celui qui vient de me questionner est un homme grand, vêtu d'un costume traditionnel breton: guêtres, culotte bouffante, gilet court, grande cape noire et chapeau rond. Dans le visage émacié, sévère, un regard noir et scrutateur! « Oui, monsieur! » Les lèvres minces esquissent un sourire: « Tu n'as pas peur de moi? » Non, je n'ai pas peur. Les yeux noirs, en Provence, on est habitué, un regard bleu nous semble plus impressionnant!
               « Veux-tu me rendre un service? » « Si je peux! » « Courir au village et m'en rapporter un paquet de tabac? ». Rentré au collège je relatais ma rencontre. Stupeur mélangée de crainte: « Tu as parlé avec l'Ankou! Le malheur est sur toi! »
               Car pour les Dolois, avec sa cape noire, il était l'Ankou: celui qui, le soir, emporte les trépassés! Symbole d'une peur ancestrale... Au fil du temps cet homme austère et érudit prit l'habitude de venir bavarder avec moi! Il me racontait la Bretagne, son histoire, ses légendes... J'avais plaisir à l'entendre parler de Du Guesclin, de Surcouf, d'Anne de Bretagne mais aussi du Roi Arthur, de la fée Viviane, des elfes et des lutins qui hantent les Monts d'Arée! J'appris ainsi à aimer cette région si différente de la mienne!
               A la fin de l'année scolaire je ratais avec brio mes examens! La vie ''active'' m'attendait. J'allais faire mes adieux à l'Ankou. « N'appréhende pas le chemin à parcourir... Tu trouveras ce que tu cherches... Tu as su m'éco
uter, je vais te faire un cadeau: tant que tu seras en Bretagne, jamais la pluie ne te seras nuisance! » Je le quittai sur ces mots et, hélas, je ne devais plus le revoir!
              Le service militaire me conduisit vers des régions plus chaudes ou soufflait un vent de guerre, puis j'allais travailler chez ''Le Vieux''*. La Bretagne et l'Ankou devenaient des souvenirs... jusqu'au jour ou: « Alain tu files à Carpentras! Chargement de placoplâtre pour Saint-Brieuc! »
              J'arrivai dans la capitale des Côtes du Nord vers seize heures en espérant pouvoir vider le jour même. J'entrai dans la cour de mon client sous une pluie battante.
              « Désolé mon gars, mais le hangar est trop petit! Le clark ne peut travailler que dans la cour, il faut pour ça attendre qu'il ne pleuve plus! » A voir ce que déverse le ciel c'est fichu pour ce soir! Déçu je remonte dans ma cabine... et l'averse se calme, il y a comme une trouée dans les nuages.
             Je débâche, les ouvriers se mettent au boulot, en vingt minutes le camion est vide! Au bureau le chef de quai signe mes papiers, la pluie se remet à tomber: « Vous avez de la chance, on dirait que le ciel s'est calmé pour vous!
» Je ne réponds pas! « ... en Bretagne, jamais la pluie ne te seras nuisance! »
             Il y a parfois des paroles qui reviennen
t des tréfonds de la mémoire! Mais non! Tout cela n'est que coïncidence...
             Le temps passe. J'ai rejoint l'Italie**. Plus d'occasions d'aller chez les Celtes! Il m'arrive parfois de parler du ''bon vieux temps'' avec Paolo!
             « Alain! Paolo! Des planches à prendre chez Acquadro à Andorno Milanèse pour Pinault à Rennes... » Mois de Juillet chaud mais humide. A Rennes il tombe une petite pluie agaçante qui cesse pendant que nous cherchons un restaurant.
             Repas prit en terrasse. Je narre à mon ami l'histoire du dromadaire que les conscrits bretons avaient, en pleine nuit, kidnappé au zoo pour aller l'attacher au poteau ''Taxis, tête de station'' devant la gare pour la grande surprise des premiers voyageurs du matin! L'ondée reprend quand nous avons regagné nos cabines.
            Aux entrepôts Pinault, route de Lorient pas de pluie, la livraison en est simplifiée. L'eau céleste ne se met à choir qu'à notre départ vers un client bordelais.
            Repas du soir au environs de Nantes par un temps splendide! Après les hors-d'oeuvre Paolo me déclare: « Alain, prenderei di vacanz
e in Bretagne soltante se vieni con me! Sei più utili di un impermeabile! » (... je ne prendrai des vacances en Bretagne que si tu es avec moi! Tu es plus utile qu'un imperméable!)


*Voir ''Débuts sur la route''

** Voir ''Milano'

 

 

 

 

Par Alain
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Samedi 9 août 2008

Le Bibelot!


            Service militaire exécuté et porte-feuille quasi vide, je trouvais un boulot de manutentionnaire. Pas reluisant mais utile. Le premier jour me trouva muni d'un bleu de travail et d'une carte de pointage!
           Journée de travail finie, le contre-maître, petit bonhomme chafouin à béret, moustache façon Adolf et blouse grise demanda des volontaires pour finir une commande.Je restais. Une heure de plus...
           Matin suivant: « Vous avez quatre minutes de retard... C'est intolérable, les tire-au-flanc on n'aime pas ici! Vous... » Je ne laisse pas le petit clown terminer. Colère... en un instant je jette le bleu de travail à ses pieds... « Je me tire! Vous fait cadeau de la journée d'hier... » Fauché mais fier! Encore que: en slip et t-shirt au milieu de l'atelier de mécanique...
          Je vais pour partir quand: « Attends-moi!... » La voix vient du fond de l'atelier. Arrive un grand gaillard de presque deux mètres, air placide, visage sympathique, des yeux marrons pétillants de malices, le tout surmonté d'une abondante chevelure châtain qui boucle sur ses épaules!
         Son bleu va rejoindre le mien. Se tournant vers moi: « J'aime pas non plus me faire engueuler pour rien! » A demi nus mais dignes, nous nous dirigeons vers le vestiaire. C'est ainsi que je fis connaissance avec Jean-Claude...
         Commune sortie théâtrale, commune recherche de boulot! Galère... puis embauche chez ''le Vieux'', tandis que Jean-Claude se retrouvait chauffeur-livreur sur les départements du Sud-Est.
          L'imprévu guette partout le long des routes. Après le col d'Izoard, la descente vers Briançon est dangereuse: chaussée en mauvais état, lacets nombreux et serrés, la prudence est de mise.
          Prudence qu'un usager oublie un instant en dépassant, trop vite, le camion. Entrée du virage, coup de frein violent, la voiture, une Aronde Simca, glisse, échappe au contrôle de son conducteur, dérape et s'immobilise au bord du ravin, deux roues dans le vide, deux roues sur le bas-coté... Équilibre précaire que le moindre mouvement des passagers menace de rompre!
          D'un regard Jean-Claude a jaugé la situation. A la volée il quitte sa cabine, se précipite et, à l'instant ou la Simca va basculer, empoigne le pare-choc! Son corps faisant contrepoids stoppe le mouvement. La voiture tire sur ses bras, l'acier entame ses paumes!
          Tétanisés par la peur, les passagers n'osent bouger, Jean-Claude fatigue... Heureusement d'autre voitures arrivent. En veston, en manche de chemise, en ''marcel'', les conducteurs viennent prêter main forte. Tous s'accrochent! Un élan concerté, l'Aronde recule et quitte sa périlleuse position! Les rescapés s'empressent de remercier leurs sauveteurs, principalement le premier d'entre eux!
          De cette journée là, Jean-Claude a gardé un souvenir vivace et une cicatrice dans la paume de sa main droite qui lui fit dire: « Dorénavant je prendrai des gants pour sauver quelqu'un! »
          Notre commune galère de recherche d'emploi avait créée un solide lien de camaraderie qui subsista en dépit de l'éloignement. Lassé des fatiguantes livraisons régionales, il opta pour les longues distances. Au fil des années nos routes se croisèrent plusieurs fois, rencontres impromptues mais toujours chaleureuses.
          Vendredi après-midi, barrière de péage de Milan. En compagnie de Paolo je rentre à Monza quand j'aperçois Jean-Claude dans un camion voisin! Imprévue et joyeuse rencontre!
           Mes deux copains ne tardent pas à sympathiser! Jean-Claude avoue: « Je suis content de te rencontrer! Je fais la douane à Concorezzo, tu pourrais m'indiquer le chemin? » Paolo éclate de rire: « Bien trop compliqué! On va t'accompagner... »
           Le convoi se forme... Un feux tricolore, Paolo passe mais Jean-Claude doit s'arrêter. Je suis à environ six voitures en retrait. Nous devons tourner à droite. Pour pouvoir tourner sans monter sur le trottoir, (les semis coupent beaucoup dans les virages!) il s'écarte un peu sur la gauche.
           Dans cet étroit intervalle se glisse imprudemment une ''Coccinelle'' Wolkswagen. Placée à cet endroit Jean-Claude ne peut la voir. Au feu vert il avance, la coccinelle tarde à démarrer... Le premier essieu monte sur le capot qui ne résiste pas, la Wolkswagen s'aplatit comme un brave toutou qui espère un os!
           C'est par la portière gauche qu'une jeune et brune italienne, très en colère, se précipite vers un Jean-Claude atterré. Face à lui, dressée sur la pointe des pieds, bras tendu, elle agite un index menaçant en criant: « Espèce de... Espèce de... » On sent qu'elle cherche un mot définitif: « Espèce de... de bibelot! »
            Puis ses nerfs lâchent. Elle retombe sur ses talons et, sanglotante, s'écroule sur la poitrine de son écraseur! Lequel, très gêné, ne sais que dire: « Allons... Allons! » en caressant d'une main qui se veut apaisante, les longs cheveux noirs. Les badauds italiens qui sont des sentimentaux se mettent à applaudir.
           Paolo et moi avons assisté à la scène. Je lui fais remarquer: « Bibelot pour Jean-Claude? Cette jeune fille aurait besoin de quelques leçons de français... » Paolo a un grand sourire: « Ho l'impressione che Jean-Claude è parfettamente capace di darglieli! » (J'ai l'impression que Jean-Claude est tout à fait capable de les lui donner!) Dois-je dire qu'il avait raison?

 

 

 

 

 

Par Alain
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Lundi 28 juillet 2008
Vue du Port de  Rafina                                         Le Club-House

 


                                                                                                            Pour les chauffeurs routiers le mois d'Août est le plus souvent un mois tranquille. Beaucoup d'entreprises sont fermées où travaillent au ralenti. Jeune, brun, les yeux bleus, visage avenant Milo profite, comme beaucoup, de cette vague ''peinard-vacances''.

                         Nimégue, mercredi fin d'après-midi! Il se prépare à une fin de semaine tranquille: deux jours pour rentrer à Génova, trajet de touriste... « Je bent de bestuurder van Biaggi? » (Vous êtes le chauffeur de Biaggi?). En flamand une secrétaire vient d'interrompre sa rêverie: « Ja » « Téléphone pour vous! ».
                  Aïe, aïe, aïe!
Milo sent venir la tuile. Si le patron téléphone il y a une urgence! « Décroche ta semi et file chez Danzas à Rotterdam... Faccia rapidemente, uno si aspetta! (Fais vite, on t'attend!) tu accroches une citerne. Livraison à Athénes! » Fracas intérieur: le rêve de fin de semaine paisible vient de se briser net!
                  « L'usine a besoin du produit pour Lundi prochain sinon sera en rupture de stock et cessera fabrication... Quatre jours seulement pour arriver... Tu peux? » « Je peux essayer! »
                   Il accroche une vieille citerne sans béquilles, posée sur des palettes, matériel en piètre état! Un arrêt rapide à la sortie de Rotterdam: remplir son thermos de café chaud, acheter des chips, du chocolat et des biscuits...
                   Frontière allemande, changer le disque du controlographe! Allemagne et Autriche, obligation de tricher pour respecter la loi sur le temps de conduite...
                  Nuque raide, yeux rouges, bouche en papier buvard... Frontière hongroise! Refaire le plein de café. Routes étr
oites, sinueuses mais relativement bien entretenues. Frontière yougoslave, routes idem! Ronron lancinant du moteur qui hypnotise: il ne voit même pas les admirables paysages traversés.
                  Frontière grecque! Soixante-dix-huit heures de route avec à peine trois pauses de cinq heures pour dormir. Saturé de café, de cigarettes, de biscuits... T-shirt collé sur la peau par la transpiration, la barbe naissante qui démange, il est sale, il sent mauvais et il y a des miettes de chips et de gâteaux dans toute la cabine!
                  Lundi, six heures, enfin Athénes! A la raffinerie un gardien ensommeillé le dirige vers un parking...
                  « Bon sang! Qu'est-ce que vous faites là? » Celui qui s'adresse ainsi à Milo est un ingénieur à l'air surpris! « Comment ce que je fais là? » Milo explose: « Je viens vous livrer! En urgence! C'est ce que vous vouliez? »
                  Quelques expli
cations plus tard! « Il y a eu une erreur, nos cuves sont pleines. Impossible de vider votre citerne avant quatre jours au moins... » Milo est trop fatigué pour se mettre en colère: « Prévenir mon patron! »...
                   Une heure plus tard... « Alors, avec votre règlement, je ne peux pas décrocher cette citerne sans béquilles, je ne peux pas ressortir de l'usine en charge et vous ne voulez pas que reste dans ma cabine... C'est quoi la solution? Je vais clochardiser sur un banc? » Vert de rage Milo: « Prendete me per un imbecille, signor ingegnere? » (Vous me prenez pour un imbécile, monsieur l'ingénieur?)
                  Son interlocuteur a l'air gêné! Soudain: « Euréka comme on dit ici! Vous irez au Club-House... » « Au Club-House? » « Oui! L'usine vous invite! Quatre jours au bord de mer! A Rafina*... Je téléphone pour qu'on vienne vous chercher! ».
                  Le Club-House domine la mer comme un navire. C'est à un vagabond sale, barbu, fatigué que le réceptionniste adresse un: « Bonjour Monsieur! Bienvenue, la suite de Monsieur est prête... Si Monsieur veut bien suivre le garçon! » Jamais Milo n'a entendu autant de ''Monsieur'' au milieu de si peu de mots.
                   Il ne prend vraiment conscience du luxe de sa chambre (Corbeille de fruits, mini-bar, sels de bain, etc...) que dans l'immense baignoire ou il se débarrasse à la fois de sa crasse et de sa fatigue! Déjeuner sur la terrasse, il n'y a qu'un autre visiteur, un ingénieur allemand aux cheveux blancs, les garçons sont aux petits soins pour les deux dîneurs...
                  En quatre jours, Milo va parfaire son bronzage, user joyeusement de la piscine, de la plage, du bar et apprendre à connaître la cuisine grecque... Vacances impromptues qu'il savoure pleinement.
                  C'est à un homme tout neuf que le réceptionniste annonce: « Monsieur, l'usine vient de téléphoner
, vous pouvez reprendre votre camion! »
                  Deux semaines plus tard, il a rejoint Génova. Ou connue son aventure, il fait des envieux: « Espèce de veinard, tu l'a fait exprès? » « Il n'y a de la chance que pour la canaille... » « Ca fait quoi d'être millionnaire?... »
                 Le patron de Milo se joint à la discussion: « L'uomo è in inferno qualque volta e qualque volta al paradiso... è la vita! » (L'homme est parfois en enfer et parfois au paradis... c'est la vie!).


*Rafina: Station balnéaire réputée à l'est d'Athénes.




Par Alain
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Vendredi 11 juillet 2008



MERCI FRANCIS


Je viens de recevoir un très beau cadeau de la part de mon ami FRANCIS! Le dessin du vieux Magirus-Deutz des années 1958- 1960 dont j'ai conduit les petits frères quelques années plus tard.

Ce magnifique crayonné me va droit au coeur! C'est pour cela que je ne résiste pas au plaisir de vous le montrer. Vous y verrez en même temps, et la gentillesse et le talent de Francis!


P.S: J'en profite pour vous dire que, été obligeant, je serai absent pour une quinzaine de jours! Alors: BONNES VACANCES A TOUS!


Par Alain
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Dimanche 22 juin 2008

La vie en rose!

       Pour pouvoir continuer à amener Paolo et Giuseppe au San-Siro, j'ai décidé de m'offrir une nouvelle voiture! Profitant de quelques jours de repos j'ai donc fait le tour des concessionnaires de Milan. Et également le tour de mes économies! Le premier fut nettement plus long que le deuxième...
      Dimanche soir. Paolo et moi sommes sur le départ. Giuseppe est venu nous souhaiter bonne route... Je me décide: « Giuseppe, achète-moi une Cinquecento! » « Che colore? » « Bleue, verte! N'importe, pas trop voyante... Pas de rouge! »...
       L'Italie du nord est le siège d'un phénomène météo particulier: il y règne parfois un brouillard incroyablement dense surtout dans la plaine du Pô. Lors de mon premier voyage en Italie la conjonction de cette ''purée de pois'' et d'un routier irascible me fit prendre une sacrée leçon d'italien!
      Après avoir quitté la douane de Modane j'avais rejoins l'autoroute Turin-Milan. Nuit tombante, je me heurtais à un véritable mur de ouate blanche! Visibilité r
éduite brutalement à dix mètres maximum, j'allume tous mes feux, réduis ma vitesse à trente à l'heure et me colle contre la bande blanche de droite! (Quand elle y est!)
      La brume est moins dense sous les ponts, c'est une chance pour l'inconscient qui stationne, presque sans lumières, sous l'un d'eux! Je l'aperçois au dernier moment! Même en freinant au maxi je ne l'évite qu'en me jetant à gauche sous le nez d'un camion qui allait me doubler... Heureusement que l'autoroute est à trois voies!
     Je stoppe, descends de la cabine les jambes tremblantes! Le rou
tier italien s'arrête aussi, c'est un colosse qui vient vers moi en disant: « Hé! le Français... »...
      Il remarque alors la voiture sous le pont, comprends, s'interrompt puis s'avance vers l'imprudent adossé à son auto. Je le suis, craignant une rixe... Mais penché vers le conducteur recroquevillé, il lui offre un splendide bouquet d'insultes... Des plus anodines: « Asino, idiota... » jusqu'à d'autres (que je ne saurais écrire ici!) qui, par exemple, invitent l'homme a aller ''tourister'' en Gréce! Pour finir, en partant, la fourchette de l'index et de l'auriculaire de la main gauche: « Cornuto! ». Ainsi se parle (en partie...) la ''lingua sorella maggiore!'' (la langue soeur aîné!)
      Dans un restaurant à l'entrée de Mantova quatre routiers viennent de finir de souper. Ils doivent vider leurs camions demain matin à l'usine Montedis
on. Nuit de repos prévue! Paolo qui y est déjà venu nous a promis de nous conduire au parking de l'usine en moins de dix minutes!
      Six heures! Nous constatons, un peu inquiets, que le brouillard est très épais, nous distinguons à peine l'entrée du relais! Pendant que nous prenons nos cafés, Paolo nous rassure: « Nessuno préocupazioni, conesco bene la strada! (Pas de soucis! Je connais bien la route!), je vous conduirais direct à la ''Monté'' »
      Du coup, nous nous permettons un deuxième café. Le convoi s'organise: Paolo en tête, moi juste derrière, nos deux collègues suivent, chacun ayant les yeux fixés sur les feux du véhicule qui le précède! Après environ deux kilomètres sur le bitume il me semble que le bruit des pneus sur le sol a changé. Effectivement je ne voi
s plus d'asphalte mais un chemin de terre et de pierres. Comme mon copain continue à rouler, nous suivons de confiance. La visibilité ne s'améliore pas! Le chemin se rétrécit, j'en distingue les deux cotés.
      A petite vitesse nous contournons par la gauche une grange en ruine! Le chemin est de plus en plus étroit. Paolo marque un temps d'arrêt. Il y a, chez les suiveurs, comme une incertitude... Nous roulons (au ralenti) depuis plus d'une demi-heure! Notre guide repart... Le chemin est maintenant juste assez large pour nos camions. On distingue de chaque cotés des piquets de bois reliés par des fils-de-fer... Entre des ornières peu profondes, une bande d'herbes folles.
     Soudain il n'y a même plus de chemin. J'ai l'impression que nous roulons dans un champ. Le sol reste solide sous nos roues. Je suis pas mal inquiet, dans quel guêpier Paolo nous a-t-il conduit? Et le brouillard s'illumine, des halos rougeâtres de lampadaires éclairent un parking ou stationnent quelques camions. Une ultime ornière, nous voil
à sur le bitume strié de bandes de peinture blanche.
     Documents en main nous nous rendons auprès du gardien en félicitant Paolo! « Bravo! il fallait bien connaître le chemin... » En attendant de pouvoir entrer dans l'usine je dis à mon ami: « Un instant j'ai cru que tu étais perdu! » Un silence puis: « Tu jures de rien dire? » « Juré! » « Quand je me suis arrêté à la grange, j'étais perdu... » « Alors?... » « Il y avait une vache sur le chemin. Je l'ai suivie... elle m'a guidée, elle savait ou aller! ». Sans commentaires!
     Samedi matin à Monza. Giuseppe m'appelle: « Alain j'ai acheté ta voiture!
»
Il se dirige vers le garage, Paolo et moi dans son sillage, ouvre les portes: « Ecco! » Je me trouves nez à nez avec avec une splendide ''Cinquecento'' rutilante, pare-chocs et chromes luisants... Mais couleur rose lilas... « Giuseppe! la couleur... » Paolo se retient pour ne pas rire. « Ma! lei ha detto: non rosso! » (Mais tu as dit: pas de rouge!)  
     Je me résigne: « Finalmente Paolo ha seguito la vacca, ed io vado via condurra il maïale... » (Finalement Paolo a suivi la vache et moi je vais conduire un cochon!).

Par Alain
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Mercredi 18 juin 2008

Superstition?

     






   « Anton! Wat doe je? » (..que fais-tu?) L'interrogation vient du seuil du garage, il y a comme de l'impatience dans la voix! Perché entre le tracteur et la semi, les mains noires de graisse, un grand gaillard blond, mince au visage avenant, répond: « J'essaye de mettre en route cette ''vuil méchanica'' (saleté de mécanique) de ''thermo-king'' » « Do snel! (fais vite) il faut aller charger les fleurs... »
        Ces mots sont échangés dans un garage de Zederik à quelques dizaines de mètres du Marché aux Fleurs de Bommel. « Si le thermo ne fonctionne pas, inutile de charger les fleurs... » « Je sens qu'il ne marchera pas! Un Vendredi 13...Depuis Jules César, les Ides de Mars ont mauvaise réputation. Een vrijdag dertien Maart, kan alles gebeuren! » (Un Vendredi 13 Mars tout peut arriver!) « Ne sois pas bêtement superstitieux Karel! Le moteur est vieux, c'est tout. Je vais le faire ronronner comme un gros chat! » Là, Anton se vante, ces moteurs thermiques étant particulièrement bruyants.
       Peu après, Anton et son camion sont aux entrepôts de la Dorpsstraat. Au-delà de l'aire de chargement, des milliers de fleurs en bouquets s'alignent dans les allées, arc-en-ciel, incomparable palette... Harmonie de parfums et de couleurs!
       Les cartons de tulipes, de jacinthes, de roses s'empilent dans le frigo. Le thermo tourne, la température devant rester entre quatre et six degrés. Plus froid les fleurs se fanent, plus chaud elles pourrissent.
       Le responsable des expéditions lui remet les documents: «  Sorry! Pas de Nice cette fois. Tu vas à Vierzon... » A huit heures le camion pointe son nez vers le sud... Les kilomètres défilent: Bréda, Lille, peu après Paris une petite pause repas, Orléans ou Anton, à dix-neuf heures, s'engage sur la N.20! Une légère brume commence à se lever! La visibilité diminue. Après dix heures de route, la lassitude se fait sentir.
       A partir de Salbris jusqu'à Vierzon la N.20 n'est qu'une longue ligne droite. Vingt et une heure trente! La nuit a avalée le camion. Le halo des phares se reflète sur le bitume. Pas d'autres lumières, la circulation est nulle, de quoi être étonné, cet axe étant d'habitude ass
ez fréquenté. Au loin on ne perçoit aucune lueurs, même les étoiles sont masquées par la brume!
      La forêt solognote borde la route en continu. Murailles d'arbres, noires et hostiles, au-dessus desquelles le ciel dessine une bande plus claire! Sensation intense de solitude...
      Anton tends la main vers ses cigarettes. Il a l'impression d'agir au ralenti. Fatigue? Devant ses yeux des boules rouges, bleues, vertes éclatent comme de minuscules feux d'artifices! Le prochain parking sera le bienvenu... C'est un terre-plein qui se présente! Il précède un portail grillagé qui s'ouvre sur une allée menant à une grande bâtisse. Au-dessus du portail une vieille enseigne délavée: ''Maison de Retraite''.
      Face au silence de la forêt, Anton prend conscience du bruit insupportable du t
hermo-king! Il s'inquiète du trouble qu'il risque de causer. Justement une silhouette traverse la pelouse! C'est une femme habillée de blanc avec une cape bleue sur les épaules. Anton l'interpelle: « Madame! Madame!... » La femme s'approche, il remarque qu'un voile couvre en partie ses cheveux gris. Un voile orné d'une croix rouge. Une infirmière!
       « Madame! Je ne reste que le temps de me reposer un peu!... » L'infirmière le dévisage en souriant: « Votre mécanique ne nous dérange pas! Par contre, vous, jeune homme vous êtes fatigué! Venez avec moi, mes pensionnaires sont en train de prendre leurs boissons du soir. Vous ne refuserez pas une tasse de cacao bien chaud! »
      Proposer un chocolat chaud à un néerlandais c'est offrir un mille-feuilles à un gourmand!
      Anton pénètre dans un salon à la tapisserie fanée. Une vingtaine de grands-mères y papotent devant des tasses de tisane où de thé. « Mesdames! Ce garçon est un camionn
eur de passage. Il va se reposer quelques instants... » Les vieilles dames l'ont installé dans un confortable fauteuil à haut dossier, devant une tasse de chocolat fumante! « Parlez-nous de votre travail... Parlez-nous de dehors... Nous ne recevons plus beaucoup de monde! » Il est devenu le centre d'intérêt!
      Dans cette atmosphère amicale Anton, pourtant peu bavard, se laisse aller à narrer quelques anecdotes qui semblent ravir ses auditrices, leur tirant des risées joyeuses!
      L'infirmière réapparaît: « Mesdames! Il est l'heure de prendre congé..
. » Un instant d'agitation silencieuse. De tout coté fusent: « Bonsoir jeune homme! Adieu! Bonne nuit... »
      « Ne vous inquiétez pas! Le bruit du moteur ne nous gênera pas!... » La porte s'est refermée. Le froid a pris possession de la nuit. Anton se hâte vers sa couchette.
      Six heures du matin. Un coup d'oeil vers la maison de retraite. Volets tirés, rien ne bouge. Le camion prend la route. A peine quatre kilomètres, voici les faubourgs de Vierzon, Anton se croyait plus loin! Un croisement! Immédia tement après un grand parking vierge de tous camions et un relais ouvert.
      Quand il entre dans la salle il n'y a qu'un gros homme avec un tablier bleu qui descend les chaises de dessus les tables. « Bonjour! » « Bonjour! Qu'est-ce que je vous sers? » « Un grand café crème! Si j'avais su votre parking si proche je serai venu dormir ici! » Le cafetier sourit: « Vous vous êtes garé à la maison de retraite! Beaucoup s'y arrêtent, la nuit la forêt semble interminable! » « Oui! J'ai craint de réveiller les gens avec le ''thermo''! » « Votre café! Vous ne risquiez pas de gêner qui que se soit... » « Tout le monde n'est pas sourd! » « Non bien sur! Mais la maison de retraite, ça fait bien vingt ans qu'elle est fermée... »
      Anton baisse son regard vers sa tasse et murmure: « Een vrijdag dertien Maart, kan alles
gebeuren! » ( Un Vendredi 13 Mars, tout peut arriver!)

 


 

 

 

Par Alain
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