Mardi 28 avril 2009

Les ''pistes'' de l'étoile!


                        C'est de curieuse façon que Toussaint Napoléon Charlemagne M'Boué dit Charlot fut recruté par les frères Cabassol de Manosque.

                       Ses vingt ans l'amenèrent de Dakar à Forcalquier dans les bagages d'un dirigeant du club de football local. Charlot rêvait de devenir un grand gardien de but et il en avait les capacités.

                       Une fois réglés les détails annexes comme le logement, le travail, le salaire et autres bêtises de la vie courante, il put revêtir le maillot rouge (« Ca va bien avec mon teint! » disait-il) apanage du dernier défenseur de l'équipe. Charlot, talentueux, toujours de bonne humeur, avait le rire communicatif! En deux saisons il devint la vedette incontestée du stade...

                       Dernier match de la saison. Match décisif! Crucial! Une résultat nul suffit pour que le club accède à la division supérieure. Les supporters sont plus qu'excités... La partie approche de son terme. Zéro à zéro! Il reste à peine une minute à jouer quand l'arbitre (un traître!) siffle un penalty contre l'équipe de Charlot.

                       Protestations, bousculade, les joueurs se pressent autour de l'arbitre. Cris et insultes fusent des tribunes! Au milieu de cette agitation seul Charlot semble garder son calme. Un geste pourtant indique sa nervosité: il jette, d'un mouvement brusque, sa casquette au fond des filets! L'homme au sifflet maintient sa décision.

                       Le tireur prend son élan, shoote... Bond de fauve! Charlot parvint à bloquer la balle... Le stade explosa! Ses coéquipiers se précipitèrent! Fier, souriant, le héros du moment se dégagea des étreintes, puis calme, d'un pas ferme, assuré, ballon sous le bras, il entra dans le but pour ramasser sa casquette...

                       S'il ne fut pas lynché ce soir là, il le dut à sa vitesse de course et à la camionnette des frères Cabassol venus voir le match en voisin! L'ainé des Cabassol l'y découvrit le lendemain, endormi sous une bâche.

                       Pour éviter d'éventuelles représailles et aussi l'embarras de se trouver devant ceux qu'il avait condamnés à la défaite Charlot resta à Manosque. Délaissant ses rêves de gloire footbalistique, il devint routier. Par un ballon bloqué, le petit lutin hasard donna un chef d'entreprise au Sénégal!*

                      Chez le Vieux nous avions immédiatement sympathisé. Ce jour là nous étions chez le même client qui, pour une raison indéterminée, avait fermé son atelier. Il ne nous restait qu'à faire ''contre mauvaise fortune, bon coeur...'' et à passer la soirée dans la joyeuse cité de Sedan!

                       En quête d'un restaurant, une affiche attira l'attention de Charlot! « Tu as vu! Le cirque Pinder est ici! On se paye une séance après le repas? »

                       J'aurai du me douter qu'une soirée au cirque avec Toussaint Napoléon Charlemagne ne pouvait pas être une soirée normale! J'achetais nos places quand la voix de Charlot dominant le brouhaha ambiant s'éleva: « Prends une loge! Je veux bien voir, moi! »

                         « Attends-moi! »... Même dans la foule un colosse noir léchant, avec des mines de chatte gourmande, une grande sucette multicolore ne passe pas inaperçu! Pas plus que son rire tonitruant durant le numéro des clowns!

                         A l'entracte les garçons de piste ont installés la cage ou le dompteur Gilbert Houcke va officier. Ce célèbre belluaire fut l'un des premiers partisans du dressage en douceur! Les lions et les tigres sautent, tournent, feulent ou rugissent à la demande! Puis le dresseur fait sortir quelques animaux. Dans la cage ne restent plus que trois lions.

                          « Mesdames, Messieurs! » Monsieur Loyal aboie dans le micro: « Le cirque Pinder offre une prime au spectateur qui osera pénétrer dans la cage avec Gilbert Houcke pour participer à la fin du numéro! »

                          Pas le temps d'intervenir, d'un bond Charlot est debout: « Moi! »... Dans la cage le dompteur, avec un grand sourire, installe mon copain sur un tabouret avec quelques conseils: « Pas de gestes brusque! Ne criez pas... » Les lions, soigneusement guidés, passent, repassent frôlant Charlot.

                         Le plus gros des fauves, bien dressé, rugit régulièrement à la manière du lion de la Métro Goldwin Meyer, découvrant des crocs impressionnants! Je remarque que la moue de Charlemagne est un rien figée et que son teint a prit une couleur tirant sur le gris...

                         L'exhibition se termine. Sortie des animaux. Tandis que Gilbert Houcke fait applaudir son aide improvisé, au micro, Monsieur Loyal félicite le « ...courageux spectateur gagnant de la prime... » Mon ami vient se rasseoir. Un clown se précipite avec une poignée de grands billets de la Sainte Farce qu'il dépose sur ses genoux sous les rires du public!...

                         Retour aux camions. Charlot affiche un air maussade. « Tu veux prendre un dernier café? » Il me jette un regard... noir! « Non merci! Bonne nuit. » Il monte dans sa cabine, claque la portière, disparaît derrière les rideaux!

                        Lever au petit matin! Mon pote a les traits tirés. « Toi, tu as mal dormi! C'est ta ''prime'' qui te fait ça? » « Mais non... M'en fout la prime! C'est ce fichu lion! » « Le lion? Pourquoi le lion? » « Parce que ce maudit bestiau, cette nuit... il m'a bouffé au moins dix fois.... »


* Voir ''Le tiercé selon Charlemagne''

PS: Un petit hommage à Gilbert Houcke partisan de dressage en douceur, qui fut l'un des premiers, sinon le premier, à traiter humainement les animaux, préférant s'en faire aimer plutôt que de s'en faire craindre!.

Par Alain
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Samedi 11 avril 2009

Tout feu, tout flamme...



                   A dix-huit ans Jean-Michel est devenu un solide gaillard. Le gamin anxieux et vindicatif a fait place à un adolescent sportif, studieux, qui se prépare a intégrer la promotion des bacheliers de l'année 1978!

                  Passager à chaque fois qu'il l'a pu, il a acquit au fil des voyages avec René, Williams où moi une expérience précieuse! Lui a décidé au cours du premier voyage de m'appeler ''Tonton''!... Je suis fier de ce garçon comme si j'étais son père!

                Giuseppe vient de m'inviter à Milan pour ses cinquante ans! Renouer, ne fut-ce qu'un moment avec l'Italie est une grande joie! Jean-Michel ayant choisi l'italien comme deuxième langue, je décide de l'emmener, il pourra s'essayer à la langue de Dante.

                C'est une grande joie de revoir mes amis! Depuis la naissance d'Anna-Maria, Paolo a retrouvé le rire de sa jeunesse qui rappelle tant de bons souvenirs. Quand à Giuseppe, toujours fana de l'Inter de Milan, il trouve en Jean-Michel, grand amateur de foot, un auditeur attentif.

                Papa et Mamma sont présent! Grande émotion partagée! Le lendemain nous faisons un passage au ''Caffé Marcello''*. A notre entrée il se fait un silence puis soudain: « Per Giove! Vedete! E il nostro francése che ritorna vederli! » (Par Jupiter! Regardez! C'est notre français qui revient nous voir!) Je suis ému, ces braves gens ne m'ont pas oublié.

               Une dernière soirée avec mes amis! Pendant que nous bavardons des éclats de rire nous font lever la tête! Anna-Maria et Jean-Michel jouent à cache-cache...

Retour vers Montpellier le coeur léger, le temps passe, l'amitié perdure! « Tu sais Tonton, ça devait être sympa de travailler avec Paolo et Giuseppe... » Il se fait pensif: « Elle est marrante la petite Anna-Maria! »...

               Le travail reprend et les semaines succèdent aux semaines. Les Transports Colombe se sont fait une réputation de régularité de livraison. Nos clients apprécient. Octobre, mercredi, vingt-trois heures entre Strasbourg et Saint-Claude. Court trajet mais pénible. Les routes du Jura sont étroites, vallonnées, sinueuses!

              Tunnel de Saint-Marie aux Mines. « L'est pas bien large! » me fait remarquer Jean-Michel. Je n'aime pas passer par cette galerie assez mal entretenu.** Aprés Sainte-Marie la route s'étire dans une forêt de sapins. Sous la pleine lune le massif du Jura montre des paysages grandioses.

              « Tonton, tu veux un café? » Jean-Michel brandit le thermos! « Pas tout de suite! » Un virage à quatre-vingt dix degrés marque l'entrée d'un petit lieu-dit, je passe la courbe et... « Nom d'un chien! »... Sur la gauche de la route la dernière maison du hameau est en flamme!

              Camion stoppé, nous nous précipitons! L'incendie ravage l'étage du petit pavillon. Il y a là quelques badauds: des vieillards, des femmes. Et l'une d'elles crie: « Mon bébé! Sauvez mon bébé... Vite... Mon bébé! » Je questionne: « Ou? » « La chambre... au fond... » Je vais vers la porte mais Jean-Michel agit avec plus de promptitude et d'intelligence que moi! D'un seul geste il saisit le plaid qui recouvre mon siège, s'en enveloppe, pénètre dans la maison ainsi qu'un un petit chien noir.

              Je vais pour le suivre mais du toit tombe une pluie de bardeaux incandescents qui me fait reculer! Dans la maison, des bruits sourds, des craquements, j'appréhende que le plafond s'écroule! Deux minutes passent qui semblent des heures! Le petit chien, quelques poils roussis, précède Jean-Michel serrant contre lui un paquet de couvertures!

              La mère se précipite: « Mon bébé...mon bébé! » et arrache le paquet des bras de mon ''neveu''. Toutes les femmes présentes entourent la maman! Jean-Michel se débarrasse du plaid plein de brûlures: « Allez! viens tonton, on s'en va! » « Tu pourrais attendre qu'elle te remercie! » « La façon dont elle m'a arraché le bébé des bras est le meilleur des merci! »

             Un grondement, un craquement énorme, le plafond vient de s'effondrer, l'incendie redouble, la chaleur s'accroît forçant tout le monde à reculer. On discerne au loin une sirène de pompiers! Tous ont les yeux tournés vers la maison en flamme!

             Jean-Michel réitére: « On s'en va? » « Tu devrais attendre les félicitations des pompiers, tu les as bien méritées! » « Les félicitations ne se mangent pas en salade! Viens! Si c'était toi tu n'aurais pas attendu! Nous avons un client et nous livrons toujours à l'heure... »...

              ...L'incendie s'éloigne. Dans le rétroviseur je vois des gens qui nous font de grands signes... « Tonton, tu veux un café? » « Oui! » Nous dégustons le breuvage très chaud, très sucré! Bien installé coté passager Jean-Michel, tasse en main, se détend.

               Quelques heures plus tard. L'aube éclaire bien la route. Nous approchons de Saint-Claude. Jean-Michel somnole, paisible: ''Les félicitations ne se mangent pas en salade!''

               Bon! Hé bien! Nous serons à l'heure chez notre client!



* Voir ''Milano''

** Depuis le tunnel a été réhabilité de belle façon.

 

Par Alain
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Vendredi 20 mars 2009

Petites causes...

                                  « Comment je suis? » « Mais absolument impeccable mon vieux! Je ne t'ai jamais vu si beau! »

                                  En chemise blanche, cravate et costume gris, oeillet blanc à la boutonnière, Pascal, tétanisé, ne voit rien des gens qui l'entourent. Il perçoit la réflexion d'un de ses voisins: « Hé oui! Petites causes... grands effets! »

                                  Sourire. Voilà une phrase qui lui remet en mémoire événements et aventures qui l'ont, en partie, conduit à cette belle matinée de printemps!....

                                  Un relais routier juste à la sortie de Dijon! Le semi-remorque s'insinue sur le parking. Le chauffeur, les traits tirés, en descend difficilement, tombe à genoux... Le second conducteur, un tout jeune homme, fait le tour de la cabine: « Antoine, lève toi!... Ah! Nom d'un.... ». Il se précipite vers le relais: « Vite! Un docteur... ».

                                   « Oui patron! Antoine est à l'hôpital... Appendicite aigüe. Je suis avec lui! Qu'est-ce je dois faire?... » « On va s'occuper de lui. Continue le voyage! Te voilà routier en titre. Prend la suite Pascal, bonne route! ». Vingt-deux ans, tout juste trois mois d'expérience et, pour une ''petite cause'', chauffeur titulaire... Un bon souvenir, l'opération de son collègue s'étant bien passée!

                                    Trois années se sont écoulées. A Saint-Malo, dans un hangar plein de poussière et de bruit, Pascal et un routier allemand chargent des tonnelets d'engrais azotés pour le port de Kiel. Mille trois cent kilomètres plus loin et trente-huit heures plus tard les camions entrent sur les quais.

                                     « Bleiben sie nicht auf dem Weg! Arden sie entlang des Kais!... » (Ne restez pas sur le chemin! Rangez vous le long du quai!) « On va venir s'occuper de vous... » Le responsable du déchargement, débordé de travail, les parque un peu au hasard. Pascal se serre au bord du quai, le long camion-remorque allemand se place sur une rampe de mise à l'eau, le dernier essieu de la remorque en partie dans le plan incliné!

                                    Pascal avise, à une centaine de mètres, une saucisserie: « Si on allait déjeuner? » Sandwichs en main ils reviennent vers leurs véhicules d'où s'approche un gros docker en cotte bleue et casque jaune! Juste devant le bahut teuton l'homme s'arrête, éternue, pose la main sur la cabine... Poussée infime. Frein de parking défaillant, la lourde remorque, soudain déséquilibrée, commence à reculer...

                                    Course inutile du chauffeur allemand qui en a lâché sa saucisse. La remorque s'enfonce dans la mer, entraîne une partie de la cabine. Les portes s'ouvrent... Des tonnelets se mettent à dériver sur l'eau noire du port!

                          ''Petite cause!''... Pascal se réfugie derrière sa semi pour ne pas rire ouvertement devant l'ire toute germanique du chef docker!

                                    Chaunay, R.N.10. Une roue crevée oblige Pascal à un arrêt sur un parking au bord de la route à quelques pas d'une petite villa

                                    Avec un soupir résigné, Pascal sort cric, barre, manivelle et se met en devoir de changer la ''dégonflée''. Pas facile. Sa semi est une trois essieux à roue unique. Ces roues, très lourdes, sont de manipulation difficile.

                                    Retirer, remplacer, revisser le nouvelle roue, remettre tout en place demande un gros effort! Pascal, même s'il est solide n'est pas un hercule! Travail terminé il se laisse choir au sol, yeux clos, le dos appuyé sur un pneu! La chaleur de Juin accentue la fatigue.

                                    « Vous voulez boire un sirop bien frais? » Pascal sursaute, ouvre les yeux! Devant lui, souriante, une jeune fille, longue chevelure châtain, en tee-shirt et jeans, tient un pichet et des gobelets de carton.

                                   « Je vous ai vu depuis le jardin! » Elle désigne la villa voisine. « Mon père aussi conduit un camion! » Pascal se rafraîchit: « Merci c'est vraiment gen.... » il s'interrompt! « Vous avez entendu? » « Non! Quoi?... » Un geste de la main, Pascal saute dans le fossé qui borde le parking.

                                  Il en ressort avec ce qui fut un sac de sport, le pose au sol, l'ouvre!

Au fond du sac, gémissant, deux chiots s'agitent faiblement! « Ooh! Pauvres bêtes... Venez à la maison! Vite... »

                                  Peu après, les chiots, petites boules de poils qui déjà lèchent et mordillent le doigt qui les caresse, sont installés dans un panier douillet! « J'aimerai bien en avoir un! Mais ils sont bien petits » déclare Pascal « Je vais les élever. Revenez en chercher un, je garderai l'autre! » « Entendu! Je m'appelle Pascal! » « Et moi Blandine! ».

                                  Pour voir grandir son chien Pascal est revenu... souvent, très souvent! Ce qui a fait dire au père de Blandine: « Quand ce garçon vient voir son toutou, il devrait apporter un os plutôt que des fleurs! ».

                                  ....Pascal, perdu dans ses souvenirs, sent qu'on le pousse. Il prend alors conscience du costume gris et de l'oeillet blanc, de l'endroit ou il se trouve, les amis, les collègues, son patron... La future mariée de blanc vêtue... Il se dirige vers le grand bureau ou trône un gros homme ceint de tricolore... « Pascal voulez-vous épouser Blandine ici présente?... »

                                   ''Petites causes!...'' Au fond de la grande salle deux petits chiens remuent frénétiquement la queue! Il s'entend répondre: « Oui!... »

Par Alain
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Mardi 10 mars 2009












Ce que voulait le Capitaine!


                        Le camion de René vient de franchir la barre des huit cent cinquante mille kilomètres! Celui de Williams et le mien s'en approchent. Si nous ne voulons pas passer plus de temps sur le bas-côté que sur la route leur remplacement s'impose.

                       Madame Colombe est d'accord. A l'idée de bahuts neufs, Jean-Michel saute de joie! Le personnel, chauffeurs, mécanos, comptable, dispatcher, secrétaire, l'apprenti et la patronne, (total cinq personnes) s'est réunit. Et décide de changer nos vieux Berliet G260 pour les récents Berliet TR280, faciles de conduite et d'entretien!

                       Trois années d'efforts commencent à payer et il ne faudrait pas que des problèmes mécaniques viennent tout gâcher! Nos couleurs, le bleu et le gris, deviennent synonyme de travail sérieux! Période laborieuse qui a soudé l'équipe.

                       René est le jeunot du groupe. Grand, mince à la limite de la maigreur, il fait preuve d'une résistance exceptionnelle! Il dépasse souvent les temps de conduite, plusieurs fois j'ai du le ralentir. En trois ans il n'a pas raté un seul voyage! Ni Williams, ni moi ne pouvons en dire autant! Avec ça toujours le rire au coin de l'oeil et la blague (de préférence idiote) à la bouche! Sa préférée: « Tu connais la dernière?... Non?... C'est celle qui est juste après l'avant-dernière!... ».

                      Pas de paroles inutiles pour Williams. Trapu, solide il parle peu et le samedi matin, pendant l'entretien des bahuts, au verbiage de René il ne répond le plus souvent que par des: « Ouais! » « Ehem!... » « Pas possible? » ces derniers mots ayant pour but de relancer encore plus le bavardage de son cadet. Pas causant mais assez ''pince-sans-rire'' quand même!

                      Faire une livraison avec l'un où avec l'autre n'est pas toujours de tout repos. Avec René les pauses sont réduites au minima! Pas question de dormir plus de quatre heures. Les repas sont avalés sur le même rythme et, quand je suis avec lui, il me tolère juste une tasse de café!

                     Williams n'a pas la même cadence mais il peut conduire vingt heures d'affilée et avaler mille bornes sans paraître fatigué! Mes reins de trente-huit ans ne supportent plus cet exercice. Le rappel à l'ordre est parfois douloureux!...

                     Entrepôts de Styropack Limited à Aberdeen! Notre chargement de plastiques n'est pas prêt. Une galère comme il en arrive quelques fois. Ce soir dîner tranquille. La télévision écossaise a un défaut: on y parle anglais! Avec une histoire de fantômes...

« Pas besoin de venir en Ecosse pour ça! » déclare mon copain, « J'ai eu mon revenant chez moi! » De tout autre que Williams, j'aurai pris ça pour une boutade. J'interroge: « Comment ça? ». Je sens qu'il cherche ses mots.

                     « Je partage l'appartement de ma soeur au rez-de-chaussée d'une villa qui appartenait à notre grand-oncle! Lui habitait au premier. Un ancien marin, capitaine au long-court, quatre-vingt-seize printemps! Juste quelque problèmes de locomotion. Ma soeur s'occupait de lui. Le soir nous l'entendions se déplacer: taptoc, le déambulateur, flop, flop, un pied, l'autre... taptoc, flop,flop... taptoc, flop,flop... Bruits devenus familiers. »

                     Il s'interrompt le temps d'une gorgée de thé: « J'allais parfois lui tenir compagnie. Il aimait feuilleter son album de photos et commenter ces souvenirs d'un temps enfui. En particulier son mariage à Auckland avec Selma, une jolie néo-zélandaise. Un mariage heureux durant plus de vingt ans jusqu'au drame. La disparition en mer de sa femme au large de Propriano ».

                     « Le Capitaine nous a quitté après une courte maladie. Autour de son lit, ma soeur, moi et César son chien, un bâtard poilu et affectueux! L'Oncle a prit ma main, a dit: '' Avec Selma... Avec ma femme!'' Et il a fermé les yeux... ». Williams prend le temps d'allumer une cigarette.

                     « Obsèques ordinaires! Crémation comme demandé! Rien de plaisant dans tout ça! Huit jours s'écoulent. Un vendredi soir. Nous dînons quand César qui dormait à nos pieds se lève, queue hérissée, oreilles dressées. Venant du premier étage nous entendons nettement: '' taptoc, flop,flop... taptoc, flop,flop...'' »

                    « Ce bruit nous allons l'entendre plusieurs jours. Toujours le soir! Il cesse quand je tente une incursion surprise. Il reprend quand je redescend! » Williams sourit: « Ma soeur en devenait un peu nerveuse! Ca l'a fait réfléchir: ''L'Oncle voulait aller avec sa femme, nous ne l'avons pas écouté! Il nous rappelle à l'ordre...'' »

                    Un silence: « On a prit les cendres du grand-oncle! Puis le bateau jusqu'à Propriano... Dans le golfe on a jeté l'urne à la mer! Nous n'avons jamais plus été dérangé par le: taptoc, flop,flop... et César dort tranquille! » Williams se fait pensif: « Tu vois, une simple histoire de fantôme... Ferai même pas peur à un enfant de cinq ans! »

                    Nous nous dirigeons vers nos camions. Williams a un geste du bras vers le large: « Les revenants français sont moins impressionnant que les écossais... mais le golfe d'Aberdeen ne vaut pas celui de Propriano! »


Par Alain
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Vendredi 20 février 2009

La nuit du Vicomte.


                Le grand Robert* avait toujours travaillé à la Flèche Cavaillonnaise. Il approchait doucement de l'âge de la retraite. Le temps avait un peu courbé sa grande carcasse mais il gardait parler calme et geste mesuré. Rien ne semblait devoir étonner ce méridional bon teint au flegme britannique! Sauf que...

               Nuit d'été. Deux heures! Livraison de produits frais à des Monoprix de la Côte d'Azur. Dans le massif des Maures, en direction de Saint-Tropez, toutes vitres ouvertes, Robert, détendu, profite des senteurs méridionales et du chant des cigales.

               Une silhouette surgit soudain du bas côté, agitant les bras. Le Grand n'a que le temps de freiner. Stupéfait il pense: « Nom de... j'ai failli écraser Mandrake! ». Car, coiffé d'un huit-reflets, en frac, gilet court, chemise blanche à plastron et noeud papillon, l'homme qui s'avance est le sosie du célèbre magicien!

               « Veuillez m'excuser, très cher, de vous stopper ainsi à l'impromptu, mais j'ai un léger ennui! J'ai perdu ma Rolls et mon chauffeur!... ». Pour expliquer sa présence sur la route la nuit, il n'y a pas de motif plus banal! Robert hausse un sourcil interrogatif!: « Un arrêt pour un besoin naturel! Je me suis égaré dans la pinède... » Le danger des mictions de nuit en territoires inconnus!

                « Pourriez-vous, si c'est votre route, me véhiculer jusqu'à Nice? ». « Faisable, montez! Je dois d'abord livrer un client à Saint-Tropez. »... « Merci très cher! A qui dois-je d'être dépanné? » « Je m'appelle Robert! » « Moi c'est Tiphaine-Eloi! Ridicule n'est-ce pas? Mes amis disent Vicomte! ».

                A Saint-Tropez bien des choses ordinaires sont différentes de ce qu'elles sont ailleurs en France! Le Monoprix par exemple. A l'entrée du village, presque en face d'une gendarmerie devenue célèbre. On y accède par un escalier d'une trentaine de marches car il est situé en étage.

                « Vicomte, je vais livrer mes salades! Ce ne sera pas long. » « Ami Robert, je viens vous aider... ». Sortant de ses bureaux à trois heures du matin le brigadier Cruchot aurait pu voir un élégant dandy porter à plein bras des cagettes de légumes...

                  Pour aller de ''Saint-Trop'' à Nice la route serpente à travers le splendide massif de l'Esterel. En camion le trajet dure environ trois heures! Qui passèrent vite, le Vicomte se montrant agréable compagnon disert et plein d'humour!

                  A un peu plus de six heures, un jour lumineux est déjà bien levé quand le bahut attaque les pentes du boulevard de Cimiez pour la dernière livraison. Le Monoprix niçois se situe en haut de la colline un peu au dessus de l'hôpital.

                 Sur le parking du magasin, pour se mettre en position de déchargement, le Grand doit manoeuvrer entre les voitures négligemment garées. Comme à Saint-Tropez le Vicomte va prêter main-forte à Robert. Toutefois, son côté facétieux le pousse à se coiffer de son splendide huit-reflets. Ce qui ne manque pas d'attirer sur lui les regards des quelques employés qui travaillent là!

                 Il ne reste que peu de marchandises à livrer, en quelques minutes le camion est vide à l'exception d'une grosse meule de gruyère. Pas simple de descendre cette roue de soixante-dix kilos de la haute caisse. Personne aux alentours, seul un chariot haut sur roues qui se trouve là parait susceptible d'aider au déchargement.

                « Je vais placer ce machin contre le bahut! Je ferai rouler la meule et vous, Vicomte, d'en bas vous n'aurez qu'à la tenir en équilibre. Je ferai vite pour venir vous aider!... »

                 Le chariot positionné, Robert met la meule sur champ, la dirige vers l'arrière, la fait choir sur le chariot! Le Vicomte l'aurait tenu en position si un hasard malicieux ne s'était mêlé de l'affaire. Le revêtement du parking n'est pas neuf. Il présente des fissures, des trous. Le talon aristocratique s'insinue dans l'un d'eux, le Vicomte vacille...

                 A partir de là tout va se passer très vite. Lâchée, la meule tombe à terre, hésite une seconde, puis se met à rouler en suivant la pente naturelle du parking, passe la sortie, sursaute en quittant le trottoir et commence à dévaler allégrement le boulevard de Cimiez...

                Les rares passants, ahuris, voient passer une roue de fromage coursée par un gandin en grand habit de soirée (avec chapeau!), lui-même talonné par un homme en salopette bleue...

                 La meule prend de la vitesse, distance ses poursuivants! C'est alors qu'une D.S noire, tous chromes brillants, débouche d'une rue adjacente pour traverser le boulevard! Enorme bruit de ferraille martyrisée. Le fromage percute la rutilante voiture au niveau de la portière avant!

                 Quelques instants après, tandis que le Vicomte remonte péniblement la meule vers le Monoprix, Robert négocie un constat à l'amiable avec un conducteur choqué qui ne sait que répéter: « Mais comment je vais expliquer ça à mon assureur ''J'ai été embouti par une meule de gruyère qui n'a pas respectée la priorité à droite...'' ».

                 Une fois la meule enfin remise aux mains des employés du Monoprix, le Grand Robert et le Vicomte, essoufflés, en sueur, reviennent vers le camion. Le Vicomte a soudain un grand sourire: « Ami Robert, à voir notre état il est temps, à nos âges, de cesser de jouer au cerceau! »...


*Voir ''Nuit agitée''

Par Alain
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Vendredi 30 janvier 2009

Un coup de vieux!

                 « Assieds-toi l'apprenti! » Ces quelques mots de Papé Blanchot me renvoient douze ans en arrière! C'est lui qui m'avait reçu et ainsi baptisé quand j'ai débuté chez ''le Vieux''! Il n'a pas changé: crâne rose, couronne de cheveux blancs, derrière les lorgnons à l'ancienne, portés sur le bout du nez, des yeux bleus pétillants de malice!

                Robion à deux pas de Cavaillon. Chaude matinée de printemps, table de jardin à l'ombre d'un vieux figuier, devant un café odorant: « Qu'est-ce qui t'amène? » En quelques mots je lui explique la situation. Il écoute sans m'interrompre. « L'apprenti, fais voir ces papiers. »

               Quelques instants de lecture: « J'ai besoin de temps pour étudier ça! Repasse dans la soirée... Viens souper, nous parlerons! ». Et les conclusions sont nettes: « Cette société est fichue si rien ne change. L'affreteur s'y débarrasse des voyages sans intérêts et les chauffeurs en font le moins possible! » Une pause: « Tu veux vraiment les aider? » « Si je peux! »....

               « Maman! Maman! Il est revenu... Je le savais... » « Jean-Michel! Cesse de crier. Entrez... » Interrogations dans les yeux de la mère, anxiété dans ceux du gamin: « On va pas fermer?, M'sieu, on va pas fermer? » « On peut l'éviter mais, Madame, cela dépend de vous! » « Que devrai-je faire? » « D'après mon ami il faut que vous quittiez votre affreteur actuel et que vous donniez congé à vos chauffeurs! Tout mettre à plat pour mieux repartir... »

               Elle secoue la tête: « Je ne saurai pas faire ça, je manque d'expérience! » Un silence: « Vous sauriez remercier les chauffeurs? » « Mais je n'ai aucun pouvoir pour cela... » « Je peux vous nommer directeur d'exploitation! » « Pas directeur! La directrice, la patronne ici c'est vous. » « Chargé de transports? » « Dites oui M'sieu, dites oui! » Le regard de Jean-Michel est plein d'espoir. Bon! Il semble que je viens de trouver un boulot. Incertain soit! Mais un boulot tout de même...

              « Je n'agirai pas ainsi s'il n'y avait la recommandation de Monsieur Blanchot. Mettez votre société en état de marche, je vous fournirai des voyages et leurs retours! Du sérieux! » Notre futur affreteur me serre la main: « Ne tardez pas! ».

               « Donc trois ''Berliet'', deux savoyardes,* un plateau, un fourgon... ». Quinze jours après. Mercredi après-mid, je fais le point avec ma patronne: « Les deux nouveaux chauffeurs? » « Jeunes, habitants pas très loin, à première vue corrects! » « On verra à l'usage! » Je me tourne vers Jean-Michel: « Jeune homme nous allons pouvoir repartir! » « Tu vois maman! Je savais qu'il le ferait! Dites m'sieu, je peux vous appeler Alain? » « Pas de problèmes garçon! »

                 Vendredi quinze heures. Je fais connaissance avec les chauffeurs engagés par la patronne. René, un grand gaillard, mince comme un fil de fer, adroit et rapide. Williams, trapu, costaud, taciturne et réfléchi. Ils ont à peine vingt-trois ans, mais ont déjà une expérience de la route.

                   Nous faisons le tour des bahuts, chacun choisi le sien, coté remorque je me réserve le plateau! « Les gars je vous attends lundi à huit heures, je vous donnerai votre planning pour la semaine! » « Oui monsieur! » « Non, pas de ''monsieur''. Je ne suis qu'un chauffeur comme vous! » « Entendu chef! A lundi... ».

                   ''Monsieur!'' ''Chef!'' Nom d'un chien, je viens brusquement de prendre un sacré coup de vieux. Il me semble que c'était hier que je m'adressais ainsi à mes aînés! Sans s'en apercevoir ils viennent de me rappeler que j'ai trente-cinq ans!

                     Le lendemain avant d'aller préparer les documents de transport je fais un arrêt dans une imprimerie! Je viens y prendre une commande faites il y a cinq jours, un lot de dix grands autocollants, lettres bleues sur fond gris. Bien sur, mes petites économies s'en trouvent un peu écornées, mais c'est pour la bonne cause. Je passe une partie de la matinée à les poser sur les portières.

                    Je suis en train de finir la paperasserie avec ma patronne quand un cri retentit dans la cour: « Merci! Alain merci... ». De la porte du bureau, brutalement ouverte, une bombe humaine se précipite sur moi pour une accolade un brin brusque!

« Maman, tu as vu? Tu as vu?... » Il me lâche, tire sa mère dehors: « Regarde, regarde! ». Sur les camions les adhésifs proclament en gros caractères: ''Transports Internationaux – Jean-Michel Colombe''...

                     Depuis six mois les bahuts tournent à fond. Mes collègues sont à la hauteur et notre affreteur est satisfait. Il faudra encore du travail avant de dégager de vrais bénéfices, toutefois les comptes sont satisfaisants!

                     Un vendredi soir Madame Colombe me tend un télex: « Avete la gioia di annunciargli la nascita di la mia figlia Anna-Maria. Battesimo domenica. Noi l'aspettiamo! Paolo. » (J'ai la joie de t'annoncer la naissance de ma fille Anna-Maria. Baptême dimanche. Nous t'attendons!) Je ne peut laisser passer cette cérémonie! Direction Milan. Court intermède de joie et de bonheur ou je retrouve un monde d'amitié!

                     Après ce moment de plaisir, le travail reprend dans la bonne humeur. Le printemps revient. Un samedi matin je ''paperasse'' quand un homme entre dans le bureau: « Salut l'apprenti!... » « Papé Blanchot! Voilà une visite inattendue et sympathique. » « Et toi tu es encore au boulot! » « Il faut bien, vous savez ce que c'est Papé! » Par la porte ouverte je lui montre Jean-Michel qui joue au ballon dans la cour: « Surtout quand on bosse pour un ''Petit Patron''! ».


*Savoyarde: Semi-remorque baché à ridelles entièrement démontable.


Par Alain
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Vendredi 23 janvier 2009
La femme et l'enfant!

               Six heure du matin! J'ouvre la porte du bureau qui donne sur la cour. Les deux autres chauffeurs sont partis, je vais faire de même. Grosse bête assoupie le Berliet gris et bleu attend que je lui donne vie! Un tour de clef, le moteur ronronne, j'aventure mes roues sur la chaussée. Tout en conduisant je me demande si j'ai bien laissé toutes les instructions nécessaires sur le bureau!

               Un routier se pose plutôt la question: « Est-ce que j'ai bien tous documents pour le boulot que j'ai à faire? ». Mais il faut dire que je me trouve dans une situation pas ordinaire...

                Après avoir reçu une fort belle lettre de remerciements faisant de moi un citoyen exemplaire et touché le salaire d'un prolétaire, je me dois de trouver rapidement un patron capable de me permettre d'honorer mes fins de mois!

                Je visite plusieurs sociétés de transport, sans succès. Plus un compte en banque devient chétif, plus sa pression devient forte! Une zone industrielle de Montpellier. Passage chez un transporteur connu. Le patron, un homme jovial, me raccompagne: « Je garde ton nom sous le coude! En cas de besoin... » Ouais! Refrain connu.

               Je retourne vers ma voiture. Un gamin de treize, quatorze ans s'approche: « Vous êtes routier, M'sieu? » C'est un petit brun à la bouille sympathique, cheveux en broussaille, yeux noisettes. « Oui! » « Venez avec moi, Maman a besoin d'un chauffeur. Venez... ». Il y a un rien d'anxiété dans sa voix. Il faut parfois faire confiance au hasard. Je le suis.

                Une petite porte qui s'ouvre dans un portail. Une cour avec deux camions, une inscription en lettres bleues délavées ''Bureau''. Dans la pièce, des papiers, des dossiers entassés sur des tables, sur des chaises, et une femme d'une quarantaine d'années habillée de noir qui martyrise une machine à écrire!

                « Maman! Maman! J'ai trouvé un chauffeur... » « Jean-Michel! Tu es impossible! » Elle se tourne vers moi: « Excusez-le Monsieur, mais notre société va bientôt s'arrêter... » Elle ne peut continuer, le gamin se met à crier: « Je veux pas! Papa n'aurait pas voulu! » Il y a de la rage dans ses paroles, des larmes dans ses yeux.

               Je me sens mal à l'aise, je préfère m'en aller: « Bien! Heu! Au revoir... » Le gamin me retient par la manche: « Restez!... S'il vous plaît... » Une supplication... « Jean-Michel... » La mère s'interrompt: « Restez! Je ne veux pas que vous partiez sur une mauvaise impression! ».

              Je remarque alors les épaules courbées, les traits tirés par les soucis! Je sens que cette dame a besoin de parler à quelqu'un! Me voilà réduit au rôle d'oreilles... Bof! Je peux perdre un peu de temps si ça doit rendre le sourire à un gamin!

              « Jean-Michel n'est pas mon fils mais celui de mon mari décédé l'année dernière. Il a hérité de cette société créée par son père! Je n'en suis que la gérante... » Un temps: « Son père était son exemple! Voilà pourquoi il accepte mal que nous cessions notre activité. Mais depuis un an les clients nous ont quittés un à un! Nous avions dix camions, pour faire face aux frais et aux salaires j'ai du en vendre six... »

              Je comprend. Mais quelque chose me gêne. Je ne peux empêcher le routier de poser une question: « Vous n'avez pas un affréteur? » « Si! Un cabinet d'affrètement! Mais aujourd'hui nous n'avons que deux ou trois voyages par semaine! » « Et pour le reste? Pour les retours? » « Mes chauffeurs vont au bureau de fret le plus proche... ». Là, pour moi, ça coince. « Les bureaux de fret sont à éviter : on y perd beaucoup de temps et les voyages sont le plus souvent mal payés. »

              Je sens qu'il ne faut pas m'impliquer dans ces problèmes. Puis je vois Jean- Michel. J'ai prononcé trois paroles, il me regarde comme si j'étais l'oracle universel!

Il n'y rien de pire que de décevoir un enfant.

               « Votre affréteur ne vous donne jamais de retour? » « Pas depuis six mois au moins. » « Vos camions font combien de kilomètres par mois? » « Six mille, six mille cinq cent... » Ce n'est pas normal, pour être rentable un bahut doit faire au moins huit mille bornes! Pas étonnant qu'elle ai des problèmes de trésoreries!

               « Je pourrais voir quelques documents de transport? » A la lecture je sens comme un parfum d'arnaque! L'agent ne propose que du fret de déchets: balles de vieux papiers, ferrailles en vrac... marchandises au rabais!

               Les chauffeurs ne valent pas mieux: « Regardez cette livraison. Camion chargé pour Dijon le vendredi. Et votre gars ne démarre que le lundi à huit heure! » « C'est normal... » « Non! Il aurait du partir le dimanche soir à dix heure pour être chez le client en matinée! Il aurait eu tout l'après-midi pour recharger... Au lieu de ça il attend le jeudi avant de charger pour rentrer le vendredi... ».

               « Tu vois maman, tu vois! M'sieu restez, aidez-nous! » « Jean-Michel, du calme. Je ne suis qu'un chauffeur, je parle par expérience mais je peux me tromper! Je ne connais pas tous les règlements. » Il faudrait que je prenne conseil auprès d'un ami!

               «  Madame pouvez-vous me confier quelques uns de ces documents? »... Le regard du gamin est plein d'espoir.

               Direction de Cavaillon! J'ai rendez-vous avec Papé Blanchot* Bien qu'à la retraite il a accepté de me conseiller!

               Pendant que je roule deux Alain se disputent: « Espéce d'idiot, tu avais bien besoin de t'occuper de ça! Tu te prends pour Zorro? » « J'ai redonné le sourire à un gamin, ça compte non? » « Ce qui ''compte'' c'est ton compte en banque qui vole au ras du sol. Tu ferais mieux de chercher un boulot sérieux! » Il a raison mais il faut bien, au moins une fois dans sa vie, agir avec son coeur... « Et comment agira le coeur de ton banquier? » Bah!

Qui vivra verra!

 

*Voir: "Magnana por la magnana"

Par Alain
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Lundi 19 janvier 2009

Jamais aussi bien servi que par soi-même!


La belle ville de Lyon a vu naître, sous la plume de LOUIS le truculent personnage de MARTIN Et pour ma plus grande fierté je me suis trouvé invité à narrer pour la troisième fois un épisode de la vie de ce personnage qui est maintenant aussi célébre que Guignol, San Antonio où Benzema!...

Ce petit texte a été mis en ligne aujourd'hui! Si le coeur vous en dit.... Louis sera très flatté et heureux de vous recevoir chez lui!

Par Alain
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Mercredi 7 janvier 2009

Comment naît une vocation!


              Quand, venant de Corse, les vingt-trois ans d'Ange Celesti (Si! si! C'est vraiment son nom!) débarquèrent sur l'aéroport de Nice, il n'y avait aucun signe d'anxiété chez le jeune insulaire!

              Après un service militaire effectué comme chauffeur de camion, sur une base en Allemagne et six mois de vacances (pour récupérer!) passés dans son charmant village entre mer et montagne, il regagnait le continent avec l'intention bien arrêtée de devenir routier!

              Dieppe! Dix-huit heures. Janvier humide et venteux... « Je vais enfin prendre un vrai bateau! » Debout à coté de son camion, Ange souriant, lève les yeux vers le ferry qui doit nous emmener à Newhaven.

              Nous avions fait connaissance chez un client à Mantova ou je l'avais aidé à remplir des papiers! Je viens de le retrouver sur l'aire d'embarquement pour l'Angleterre.

« Toi, un Corse, tu n'as jamais pris un bateau? » J'ai été surpris par sa remarque: « Des petites barques pour la pêche, oui! Mais pour aller sur le continent j'ai toujours utilisé l'avion! » (Ah! Les temps modernes!) Un silence: « Combien de temps pour traverser? » « Quatre heures environ! »

             Le personnel du bord nous fait signe. Un à un les semis pénètrent dans l'immense cale, véritable ventre du navire! Les arrimeurs s'activent, les châssis sont saisis, les chaînes tendues! Les chauffeurs gagnent le pont. En suivant la coursive ou s'ouvre la salle à manger, Ange admire sans retenue les boiseries cirées et les cuivres luisants! A l'apéritif (offert par la Compagnie!) nous discutons avec le steward, d'après lui la traversée risque d'être agitée...

            J'ai la chance de n'être pas trop sensible au mal de mer mais si on n'est pas marin: prudence! Quand l'horizon bascule, l'estomac a parfois du mal à rester en place.

Je préviens Ange: « Prend un bon repas! Vaut mieux avoir quelque chose à restituer en cas de besoin! ».

            Il fait presque nuit quand nous quittons le quai du Québec. Le ferry suit le chenal vers la mer, accoudés à la rambarde nous côtoyons les maisons à la hauteur du troisième étage! Eole et Neptune ont décidés de jouer avec la Manche. A peine passé la jetée la danse commence... L'étrave se soulève, retombe, se soulève encore... en deux secondes les embruns et le vent nous transforment en éponges! Notre équilibre devient précaire. Il est temps de rejoindre notre cabine!

            Nous y arrivons après avoir mesuré plusieurs fois, (brutalement et involontairement!) la largeur de la coursive. Le troisième occupant des lieux est déjà là, cramponné à sa couchette! Son visage présente une couleur verdâtre fort intéressante qui semble déteindre sur Ange. Action immédiate: j'ouvre le casier le plus proche, en tire une poignée de ce que la Marine dans son langage direct appelle des ''sacs à vomir''! Un pour chacun.

            « Il faut nous allonger! Couché on supporte mieux! ». Plus facile à dire qu'à faire avec des couchettes dont les mouvements brusques et désordonnés ressemblent à ceux d'un mustang désireux de se débarrasser de son cavalier! On s'accroche comme on peut!

            Bousculé, nauséeux sans être vraiment malade, dans un demi sommeil j'entends mes voisins appeler (comme le disait Robert Lamoureux!) leur copain Hugue..ees! « Seigneur! Pitié! Je veux mourirrr... tout de suite... » C'est Ange qui implore le ciel... Le temps passe et les mouvements du navire s'apaisent, le calme revient, le plancher est de nouveau stable... La Grande-Bretagne vient de nous prendre sous son aile!

            Il y a au moins une chose positive dans le mal de mer, on s'en remet très vite. Dès que l'horizon reste à sa place, la nausée s'estompe ne laissant que des jambes flageolantes et une sensation de vide au creux de l'estomac! Explication la fortune rapide des restaurants qui jouxtent les quais...

            Installés devant un copieux petit déjeuner à l'anglaise, Ange et moi récupérons de notre traversée! « Jamais plus! Non jamais plus... » Ange secoue la tête! « Il faudra bien rentrer pourtant! » « Je ne repars pas, je vais me faire naturaliser... » Ange prend un air rêveur: « Pourtant c'est chouette un bateau! J'aime ces bois et ces cuivres bien entretenus... Le confort aussi!».

          Nous nous séparons, Ange va au Pays de Galles, je me dirige vers Aberdeen! Trois année passent. Je n'ai pas revu mon copain corse quand le hasard me conduit sur les quais du port de Paris.

         Je surveille le chargement de ma semi quand une main s'abat sur mon épaule: « Alain! Amicu (mon ami) a ti passi? (tu vas bien?) Ca fait un bout de temps! » C'est Ange qui me salue ainsi! Toujours aussi souriant quoiqu'un peu enveloppé.

         Après les retrouvailles je questionne: « Tu charges ici? » « Oui! Pour Anvers! Mais pas un camion! Allez! laisses là ton bahut, viens prendre le café à la maison... » « A la maison? » « Viens! » Il se dirige vers le quai, s'arrête, me désigne une belle péniche: « Ma maison! ».

         Je monte à bord, le suis dans la nette cabine de pilotage avec sa grande roue de barre. Nous descendons dans une salle à manger impeccable! Tout est net, bois et cuivres reluisent...

          Il me sert un café! Puis explique: « C'est le voyage en Angleterre qui a tout changé! J'ai bien aimé le bateau, sa propreté, son confort! Mais tu comprends le mal de mer... Voyager sur l'eau oui, mais dans le calme... » Il sourit, avale une gorgée de café: « Après tout ça tombe sous le sens... » un silence puis: « Dans le pastis on ne met que de l'eau plate! ».

Par Alain
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Dimanche 14 décembre 2008

La vérité sort de...!


                    Je sais que vous ne croirez pas à ce petit récit. Parce qu'il se passe la nuit de Noël et que les adultes dérogeraient s'ils croyaient aux miracles de Noël! Pourtant...


                    Le Briançonnais! Vallée de Névache! Entre La Draye et Granon une colonie de vacance de l'Assistance Publique. Chalet de montagne perdu dans les sapins. Pour les vraiment seuls, trop ''vieux'' où trop laids pour espérer être adoptés. Ceux qui, du 1er Janvier au 31 Décembre, passent d'internat en foyer et de foyer en internat!

                    23 Décembre! Le grand réfectoire du chalet. Quarante gamins de huit à douze ans aident les moniteurs et le directeur à décorer la salle et le sapin! Pauvres décorations défraîchies aux ors passés qui donnent pourtant un air de fête à cette triste salle!

                    Le sapin lui-même, ''emboulé'' et enguirlandé, en paraît plus vert... « Tu crois qu'il passera le Père Noël?... » C'est la question inquiète que pose un ''petit'' à un de ses aînés, « T'es bête! Le Père Noël n'existe pas... » « Et alors les cadeaux... » « C'est les monos! Les cadeaux!... » Air dégoutté, « Des vieux jouets qu'on leur donne... » Désabusé, « C'est bien assez pour nous! ».

                     Marseille: « Les chauffeurs au bureau! ». « J'ai besoin d'un volontaire pour faire une livraison le 24 au soir... Qui? » Pas vraiment d'enthousiasme chez les routiers! Déjà assez d'absences le reste de l'année. Alors à Noël!

                      « Combien ça paye? » La question vient d'Alex ''la jeunesse'' vingt-deux ans à peine! « Une semaine de salaire! ». Alex ferme les yeux un instant, assez pour visualiser la superbe Dyna Panhard Junior bleue dont il rêve! « Je suis volontaire... ».

                        Réveillon! Les monos amusent les enfants, un joue de la guitare, le directeur découpe les bûches au chocolat. Par les fenêtres aux volets ouverts on voit tomber une neige drue...

                        « Je sais que le Père Noël va passer cette nuit! », « Soit pas idiot gamin! Je t'es déjà dit: le Père Noël c'est du bidon... ». Le mange-disques débite: ''Mon beau sapin'', ''Vive le vent'', ''Petit papa Noël''... Tout le monde reprends en choeur... la soirée se termine!

                         Réveillon! Le camion rouge et jaune peine sur la route que la neige fraîche recouvre peu à peu. Mal balayé par les essuie-glaces, le pare-brise n'offre plus qu'une visibilité réduite! Perdu Alex! Un hameau, une silhouette devant une porte ouverte: un homme en houppelande brun-rouge, barbe blanche, les bras chargés de rondins de bois.

                        Stopper, se précipiter pour demander sa route: « Monsieur, vous pouvez m'indiquer le sanatorium ''Les Choucas''? » « ''Les Choucas''? Jeune homme vous lui tournez le dos! » « C'est loin? Ou suis-je ici? » « C'est au Freyssinet, sur la route du Lautaret! Ici c'est La Vachette. A l'entrée de la vallée de Névache sur la route du Mont-Genévre! »

                        Déception. « Mais je dois livrer ce soir! » « Qu'est-ce que vous livrez? » « Des jouets pour les gamins hospitalisés. » « Avec cette neige vous n'arriverez pas! Pas d'accident. Acceptez mon hospitalité pour ce soir. Les chasse-neige passent vers cinq heures! Vous arriverez avant le réveil des gosses... » La fatigue s'abat sur les épaules d'Alex: « Mettez votre camion sous l'appentis et venez vous réchauffer! »

                         Tasse de café chaud en main, assis dans un vieux canapé devant l'âtre immense ou se consument de grosses bûches, Alex sent le sommeil l'envahir. « Dormez, jeune homme... » Le vieillard a un sourire. « Je vous réveillerai quand les routes seront utilisables... ».

                         Dans le dortoir du chalet tout dort! Au milieu de la nuit un bruit indistinct attire vers la fenêtre un petit gamin en pyjama. A travers la chute des flocons il aperçoit, dissimulé en parti derrière des buissons, une masse rouge et jaune et une ombre qui s'agite. « Le Père Noël!... » Ne pas être vu surtout, se rendormir vite!

                        « Debout mon garçon, la chaussée est dégagée! Vous avez bien dormi? » « Oui! j'ai même fait un drôle de rêve... Il y avait le camion, vous et moi, une grande salle décorée, nous mettions des paquets au pied d'un sapin! » « Ce n'est pas étonnant, vous étiez inquiet pour votre livraison... Bon! Retournez vers Briançon, passez devant les remparts et prenez la route du Lautaret! Au Freyssinet vous trouverez facilement... Joyeux Noël! » « Merci! Joyeux Noël à vous... ».

                       A la colonie les enfants, pressés d'avoir leurs cadeaux, sont dans le réfectoire avant les monos. Et ils sont beaux les jouets: ballons de foot, trains électriques, peluches, panoplies, livres... Tout est neuf, en bon état! Le directeur n'en revient pas: « Voilà de bien belles choses! Les fonctionnaires ont assurés cette année! » « Mais non M'sieu! C'est le Père Noël! Je l'ai vu cette nuit... » Le petit garçon serre contre lui un gros ours en peluche! Le directeur lui caresse la tête: « Mais oui fiston! »

                      Les moniteurs se sont activés. De la cuisine montent de bonnes odeurs de café, de chocolat, de croissants chaud... Une belle journée en perspective.

                     Après avoir livré, Alex a repris la route de Marseille: « Tout c'est bien passé Patron! ».

                     A la colonie un petit blondinet parle à son ours en peluche: « Ils ne veulent pas me croire mais je sais bien moi que c'était le Père Noël... »

                     A La Vachette un vieux monsieur à en houppelande brun-rouge sourit dans sa barbe blanche!

                     Les adultes dérogeraient s'ils croyaient aux miracles de Noël!

Par Alain
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