Mercredi 30 janvier 2008
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Attente entre deux mondes.

 


 

      Si les italiens ont un aussi bon réseau autoroutiers c'est que les ''Nazionale'' et autres ''Provinciale'' sont en assez mauvais état, souvent étroites et sinueuses! J'en fais l'expérience douloureuse. Au volant d'un Fiat avec conduite à droite, je galère entre Mantova et Brescia pour le compte des ''Trasporti Milezzoni''.
      Voilà maintenant six semaines que Paolo m'a accueilli à Monza. La jeunesse ne doutant de rien j'étais arrivé un samedi, l'oeil clair, le sourire aux lèvres..... Reçu à bras ouverts. Papa Milezzoni, un homme de grande taille, visage avenant, couronne de cheveux blancs, des yeux vifs, rieurs, une grosse moustache à la ''Peponne''! Mamma (Si, si, avec deux m!), petite, frêle, des cheveux gris, des yeux très bleus et un chaud sourire de bienvenue... Il y a aussi ''cugino'' (cousin) Giuseppe, grand, mince, la cinquantaine, solide et souriant. C'est notre mécanicien.
    Le dimanche Paolo et Giuseppe m'entraînent à San-Siro pour un match Inter-A.S Roma.... J'entre ''diritto'' (tout droit) dans le monde des trois ''C'': bel canto, caffè, calcio! (le tiercé peut s'inscrire dans n'importe quel ordre!). Nous terminons la soirée assis au ''Caffè Biffi'' sous la ''Galleria Vittorio Emmanuele'' qui relie la Piazza del Duomo à la Scala.
    « Qui, me dit Paolo, la metà di Milano seduta, guarda passare la metà di Milano che cammina! » (Ici, la moitié de Milan assise, regarde passer la moitié de Milan qui marche!)...
     Le lundi matin, après le départ de Paolo dans son Fiat rouge et noir, Papa Milezzoni me ramène sur terre: pour travailler en Italie il me faut un permis... Le ''patron'' récupère mes papiers et m'assure régler le problème rapidement: « Allez donc visiter Milan..! ». Pas trop envie. Sans papiers, avec un vocabulaire restreint je crains un éventuel contrôle de police! « Je préférerais travailler avec Giuseppe au garage. ».
    Trois semaines incertaines. J'ai quitté un monde, je n'ai pas encore intégré l'autre! Une légère nostalgie... Avec ''il cugino'', remise en état d'un vieux Fiat 682 et de sa remorque. Au travail, aux repas, j'étoffe mon vocabulaire. Les retours de Paolo coupent la routine.
     Le ''Patron'' ne parle pas de mon permis de travail. Je n'ose y faire allusion! Le Fiat est réparé. Dans la cour je m'entraîne à le conduire. C'est un massacre! La conduite à droite c'est pas vraiment mon truc. Ma main gauche n'arrive pas à manier le levier de vitesse , la boite, malmenée, proteste bruyamment! Par contre, grâce à l'essieu directionnel de la remorque, il est assez facile de reculer.
     Samedi! J'aide Paolo quand ''Papa'' vient nous chercher. Réunion de tous autour d'un café. Le Patron déclare: « Alain, j'ai votre autorisation de travail, vous êtes mon nouveau chauffeur! » Félicitations générales qui font chaud au coeur. « Bene!reprend Papa, Alain qu'avez-vous conduit comme camion? » Je lui parlerai bien de Tambourin* mais je vais au plus direct: « Seulement des Magirus! » « Vous en étiez content? » « Oui! c'est un bon bahut, le plus puissant aussi! » « Bon! Lundi vous ferez votre premier voyage avec le Fiat: chargement à Sassuolo pour Foggia. Mamma vous donnera les documents! »
     Avec les papiers du camion deux mystères se résolvent. Ici je peux charger quarante-quatre tonnes, d'ou le nombre d'essieux.(Six sur mon Fiat! Ce qui fait vingt roues et explique son surnom de ''mille-pattes'') Quand aux bandes blanches obliques sur les pare-chocs elles sont la marque d'un transport en location!
     Sassuolo! La capitale du carrelage en faïence, plus de quinze fabriques sur quelques kilomètres carrés. J'y suis déjà venu quand j'étais chez le Vieux. Un français ''autista'' pour une firme italienne intrigue le personnel et les autres chauffeurs. Tous me font bon accueil.
     Le camion chargé j'ai six cent-cinquante kilomètres d'autoroute pour aller à Foggia. Le temps d'une bonne prise en main! Assuré de ne pas voir, tous les matin, le même décor à travers ma fenêtre, je me sens revivre! Tout se passe bien
     Même l'inévitable contrôle de police. D'abord surpris, les policiers, avec qui je bavarde un peu, viennent l'un après l'autre, voir ce ''francese un po'bizzare'' qui a accepté de gagner moins pour travailler avec un ami.
     Je tourne depuis deux semaines en national. De Brescia, semaine finie, je rentre à Monza. Papa Milezzoni a, parait-il ''un quelque chose'' pour moi. Quand j'arrive, le Patron, Mamma, Giuseppe, Paolo sont là. Je range le ''mille-pattes''. Paolo se précipite, avant que je puisse réagir il m'aveugle avec un grand foulard en disant: « Suis-moi! »
     Je sens que nous faisons le tour du garage. Paolo enlève le foulard! Devant moi il y a un Magirus tout neuf, rouge et noir avec les deux bandes blanches obliques...
     Le Patron prend la parole: « Ecco! E il nuovo autocarro di lei! Che la strada vi sia buona! » (Voilà! C'est votre nouveau camion! Que la route vous soit bonne! »)
     Ils sont là, tous souriant, heureux de ma surprise, de ma joie: une famille vient de m'adopter et les routes d'Europe m'attendent!

 


 

* Voir ''Souvenirs du début''

 


par Alain
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Vendredi 11 janvier 2008
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Une page qui se tourne..

 

Il était stoppé en pleine nature entre St.Maximin et Tourves. On ne laisse pas un copain, fut-il italien, sur le coté, surtout un vendredi! Il avait un petit ennui stupide sur sa semi, le genre de panne idiote que tu cherches trois jours avant de trouver et qui se répare en cinq minutes quand tu la connais.
Par chance (pour lui!) j'avais subi ce pépin deux où trois mois auparavant. Donc réparation rapide!
Il rentrait chez lui à Milan, moi je me hâtai
dauphine-2006-27-c.JPGlentement pour aller livrer le lundi à Rimini. Nous fîmes donc un bout de chemin ensemble. Nous prîmes notre dîner dans un Pavési prés de Génova
Paolo maîtrisant mal le français et moi mal l'italien le repas aurait pu être silencieux. Ce fut tout le contraire. Le sabir franco-italien que nous utilisâmes nous fit beaucoup rire. Les camions nous avaient rapprochés, le football,(calcio), en la personne de Sandro Mazzola, un joueur de l'Inter de Milan que nous admirions tous les deux fit presque de nous des frères! Une amitié venait de naître.
Après le « caffé », cérémonie italienne obligatoire, vint la séparation: Paolo vers la « Tengentiale » et Milano et moi vers Modena et Rimini.
Je le retrouvai au coin d'un orage à l'entrée d'un relais routier à Chateauroux. Cachée sous son blouson, sa tête heurta la mienne à l'abri sous ma veste: « mio amico!... », « mon collègue! »accolade, tapes dans le dos, rituel d'une rencontre véritablement amicale à l'italienne!
Devant un copieux petit déjeuner, on parle de tout, du foot, de la route, etc... en torturant nos vocabulaires respectifs (ce qui déclenche des crises de fous-rires incompréhensibles pour nos voisins.) et on parle surtout avec les mains. Mon ami m'apprend qu'il est le seul chauffeur de son père et patron!
Orage et déjeuner finis le travail reprend ses droits, une solide poignée de main, puis au moment de nous séparer Paolo me dit: « Perché non verrai a lavorare con me? ». (Pourquoi ne viendrais-tu pas travailler avec moi?). Il est déjà dans son camion avant que je puisse répondre. Par la portière il me lance: « pensi! ». (penses-y!). Il est parti.
Dans les mois qui suivirent, par le jeu des livraisons dans les mêmes pays, des attentes en douanes ou des arrêts dans certains relais, je rencontrais plusieurs fois Paolo, toujours avec le même plaisir partagé. Et à chaque fois la même proposition: « vienni a lavorare con me! ».
J'avais beau lui expliquer que l'on ne s'exilait pas comme ça, sur un coup de tête, dans un pays, certes agréable, mais dont on ne maîtrisait ni la langue ni les coutumes et que le Vieux était un bon patron....
Depuis quatre mois rien ne va plus! Le Vieux est malade et son gendre le remplace. Seulement « Monsieur Gendre » n'a pas la carrure du Vieux. Tout marche mal. Il ignore délibèrement les conseils de Papé Blanchot. Chargements stupides (ferrailles en vrac en bâché ou denrées périssables en plateau! au chauffeur de se dem.... pour éviter les dégâts.), kilomètres à vide inutiles et surtout retours à la maison devenus aléatoires, ce que certains copains ayant famille apprécient peu!
Ce samedi au bureau l'atmosphère est tendue. Je viens d'apprendre que Papé Blanchot a donné sa démission et que Martini, qui n'était pas rentré depuis quinze jours, avait été absent pour la naissance de son premier petit-fils.
Quand à moi voilà trois week-end que je n'étais pas revenu à la boite! Tout mon linge est sale, ma cabine en piteux état, je ne vaux pas mieux! Je remets mes documents à Mademoiselle Pingeon quand Monsieur Gendre m'interpelle: « Vous! Vous irez livrer cet après-midi à Marseille! » La réponse est nette: « Non, le bahut n'est pas en état et moi non plus! » « C'est moi qui vous paye, vous ferez ce que je vous dit! »
Sur le pas de la porte Martini s'arrête, stupéfait. Jamais le Vieux n'aurait parlé ainsi à un chauffeur. Je ne réagis pas. Plus je suis en colère, plus je reste calme. Je n'explose que pour des bêtises.... Je sors, traverse la rue,entre au petit café de Gégé.
Téléphone en Italie: « Pronto, vorrei parlare con Paolo! Ciao mio amico! Lei sempre mancanza che io lavorero con lei? » (.... tu veux toujours que j'aille travailler avec toi?) « Certamente! arrivi del che lei vuole. » (Arrive quand tu veux.).
Au retour Martini m'arrête: « Tu nous quittes? » « Oui, et tu devrais en faire autant! » Il me sourit: « J'ai débuté avec le Vieux après la guerre! On a bouffé pas mal de vache enragée tous les deux... » J'ai compris. Tant que le Vieux sera vivant Martini restera: c'est son honneur à lui!
Ignorant Monsieur Gendre furieux, je règle mon départ avec Melle Pingeon. Je fais un tour dans la cour. Au revoir aux amis avec une grosse boule dans la gorge! Henri et Double-mètre ont décidés de rejoindre la Flèche Cavaillonnaise. Nous nous reverrons au hasard de la route! Un dernier regard à mon camion!... Adieu mon collègue!
En une semaine tout est en ordre! Le jeudi j'entasse mes affaires dans ma vieille ''Dauphine''... Cavaillon s'éloigne... Italie me voici!

 

par Alain
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Lundi 7 janvier 2008
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Le vilain petit zéro.

Le texte qui suit n'est pas dans mes habitudes mais, vous l'avez peut-être remarqué, deux amis se sont, provisoirement j'espère, éloignés. Ils étaient assez virulents avec l'actualité, toujours avec humour. Je les aimais bien et en humble et modeste hommage je dédie ce petit conte à Alain Maigne et à Le Parcheminé.


Il était une fois, il n'y a pas très longtemps, une famille de ZERO qui avait fait son nid sur une branche desséchée d'un arbre de Hongrie. Le nid n'était pas bien grand, les zéros nombreux. Bousculé alors qu'il se penchait sur le bord, le plus petit des zéros fut projeté hors du nid. C'était le plus vilain des zéros, petit, malingre, mal fichu.... Il chuta sur une feuille pleine de chiffres.

Quand il s'approcha les chiffres le repoussèrent, le UN l'aurait bien pris pour faire la dizaine mais les autres chiffres lui dirent qu'il cesserait d'être un chiffre pour devenir un nombre et le UN renvoya le vilain petit zéro!
Le petit zéro tomba dans les pages d'un abécédaire. Il chuta sur le K comme Karcher, il n'eut que le temps de se sauver avant d'être lessivé et culbuta sur le P comme Police. Les matraques le manquèrent de peu! Sa fuite le mena sur un tapis rouge dans la cour du palais du Président.
De nombreuses personnes passèrent sans le voir. Puis vint le Président qui, ayant les yeux plus près du sol que ses collaborateurs, aperçu le petit zéro.
Il le prit entre ses mains et demanda: « Que fais-tu là petit zéro? » « Je suis, répondit le petit zéro, tombé de mon nid sur une feuille de chiffres qui m'ont chassé... » « Je les connais, dit le Président, ce sont les chiffres sauvages de Bercy! » Un instant de réflexion, il ajouta: « Pourtant quand on sait les manier on peut en faire n'importe quoi et leurs faire dire ce qu'on veut... Et ensuite qu'as-tu fait? » « Je suis tombé sur le K, ensuite sur le P.... » « Ho! ho!, dit le Président, je connais: le Karcher et la Police... Les lettres de la place Beauvau. Je savais les faire obéir et la Police faut savoir la prendre... Tu as réussi à éviter les matraques? Oui! puisque tu es toujours rond!... Allons petit zéro! Je veux faire quelque chose pour toi, que désires-tu? »
Tout en parlant le Président s'était dirigé vers son bureau aux meubles précieux et dorés. Le petit zéro demanda: « Je voudrais que mes frères puissent avoir un bon emploi! » « J'ai, répondit le président, plein de mesures à prendre, tes frères y trouveront leur place! » Et il se mit à écrire:

Augmentation du pouvoir d'achat..............................................................0%
Augmentation du SMIG............................................................................0%
Augmentation des retraites.......................................................................0%
Augmentation du nombre des logements sociaux......................................  0%
Nombre de chercheurs en plus.................................................................0
Nombre d'enseignants en plus...................................................................0
Diminution de la TVA............................................................................... 0%
Diminution de la taxe sur les carburants.....................................................0%
Diminution de la pauvreté générale............................................................0%

«  Voilà, dit le Président, j'ai casé tes frères. Et pour toi petit zéro? Je peux facilement créer une ligne de plus... » « Non, répondit le petit zéro, je ne tiens pas à être mis en avant. Tenez, Monsieur le Président, mettez moi à la fin de ce nombre: 5.800, j'y serai très bien! »
« Mais c'est magnifique, dit le Président, au lieu de 5.800 ça fait 58.000 immigrés expulsés... Petit zéro tu as du génie! » En effet le petit zéro venait de montrer que, même si on est petit, laid et nul, la position que l'on occupe permet de transformer la vie de millions de braves gens en cauchemars d'enfer!

par Alain
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Samedi 5 janvier 2008
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Etre où exister.

 
 
 
 
 

Chez le Vieux, le samedi matin, règne une intense activité. Après une absence de huit où quinze jours il faut assurer l'entretien des camions. Petites réparations où révision générale, lavage, nettoyage de la cabine, mise à jour de la paperasse, (et il y en a!), des frais de route. Comme personne ne veut revenir l'après-midi on se remue, celui qui a fini vient aider les collègues.
    Un seul d'entre nous semble ignorer cette solidarité. Entré à la boite quelques semaines après moi Hubert ne s'est pas acquis la sympathie des autres chauffeurs. Ce colosse de quarante ans aux muscles ''schwarzeneggeresques'' dégage moins de chaleur humaine qu'un ours réveillé pendant son hibernation.
    Sous des cheveux blancs en brosse le visage est dur, inexpressif, les yeux noirs regardent sans voir, indifférents, vides... Nous sommes obligés de reconnaître que son travail est bien fait. Notre approbation ne va pas plus loin.
   Août, samedi onze heures, Papé Blanchot donne ses instructions: « Hubert, vous irez avec Alain qui a déjà fait le voyage. Chargement chez Cinelli à Aix pour Cinelli à Fontechiari! » Je grimace. Quand je quitte le bureau Martini* m'interpelle: « Accepte Hubert comme il est. Il venait de se marier quand sa femme s'est tuée dans un accident de la route il y a quinze ans! Il ne s'en est jamais remis. Je compte sur toi. » Bon! On fera avec...

   Le voyage débute le lundi à quatorze heures. Mise en douane à Nice et dédouanement à Vintimiglia, du classique! Hubert n'est pas un coéquipier gênant. Il me suit, s'arrête avec moi, repart quand je repars.
    Fontechiari est un village cul-de-sac, la route qui y mène s'enroule autour de l'église, dessert une petite zone artisanale ou se trouve l'entrepôt Cinelli, puis vient se mordre la queue en formant la Place de l'Eglise... Nous y arrivons de nuit.
    Au matin, les ouvriers s'activent, je suis étonné, je les connais plus nonchalants. Le grand-père Cinelli vient nous saluer. Petit homme d'allure frêle, visage aimable orné d'une épaisse moustache blanche. Il parle un français compréhensible: «Mei amici routiers, ma petite-fille se marie oggi à la dieci et mezzo, tout le villaggio est invité et vous aussi... Vous pas partir, la piazzale de l'église est couverte des tables, les camions pas passer! » cela est dit avec un grand sourire. Je me tourne vers Hubert, il hausse les épaules, indifférent. J'accepte et remercie le Signor Cinelli
    A dix heures la place est pleine d'invités. Les proches, les parents, le futur marié sont déjà dans l'église. La mariée, en grande robe blanche, s'avance au bras du grand-père, traverse la foule sous les applaudissements, vrai mariage à l'italienne. A midi la cérémonie est terminée, les tables se couvrent de victuailles. Le repas promet d'être long! A l'écart sur une plus grande table les cadeaux de mariage. Vers trois heures une piste de danse est dégagée.
    La mariée fait le tour de l'assistance avec un mot pour chacun. Elle a enlevé son voile, elle est blonde, de cette blondeur particulière des italiennes quand elles oublient d'être brunes. Arrivée près d'Hubert et de moi: « Grazie essere rimasto per il mio matrimonio! » (Merci d'être resté pour mon mariage!) Je lui réponds que nous sommes flattés d'être là et nous regrettons de n'avoir pas de cadeau à lui offrir! Elle sourit: « Que votre ami me fasses danser pour votre pardon! » Je traduis pour Hubert qui se lève impassible. Je constate qu'il danse à la perfection! Quand il revient s'asseoir la mariée le suit et, avant qu'il fasse un geste, plaque un gros baiser sur sa joue: « Grazie mille! ». Elle s'éloigne en riant.
      Il est cinq heures quand les mariés s'éclipsent dans une petite Fiat jaune ornée de la pancarte '' Just Married''.
    Je vais trouver le Signor Cinelli. Nous aussi nous devons partir, un quart d'heure après des tables sont déplacées, les camions passent. Des cris fusent: « Arrivederci! » « Ciao! » « Adio! »...
     Sur la nationale, nous déroulons les kilomètres... Soudain des voitures arrêtées, des traces de freinage, sur le bas coté une pancarte ''Just Married''. A peine stoppés nous nous précipitons. Au fond du ravin, à une vingtaine de mètres, une voiture jaune les roues en l'air. Deux hommes s'activent, ils nous crient: « Stanno vivendo! il porta é blocato.. » (Ils sont vivant, la portiére est bloquée..)
   « Nooon! »: en quelques secondes Hubert est à la voiture. Il empoigne la portière, même d'ici on peut voir l'effort du colosse... Le métal résiste, un grincement atroce de ferraille, la portière cède. Hubert prend la petite évanouie sur ses bras et, tandis que les autres sauveteurs aident le marié, remonte presque en courant La mariée inanimée est étendue sur une couverture. Un homme en polo et jeans s'approche: « Sono medico, permetta di passare! » (Je suis médecin, laissez-moi passer!) Les gestes sont nets,précis, surs. La jeune mariée geint, ouvre un instant les yeux... Le docteur parle: « Non è niente! Solo il colpo! Lei sara guarita rapidamento! » (Ce n'est rien! Juste le coup! Elle sera vite remise!)
    Je me tourne vers Hubert et le regarde saisi: ses lèvres esquissent un vague sourire, deux larmes glissent le long de ses joues, au fond des yeux noirs une lueur étincelle enfin: soulagement et joie... L'artificielle carapace d'indifférence s'est brisée... Un homme vient de renaître!...
 
 

* Voir ''Brocéliande''

 
 
 
par Alain
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Dimanche 23 décembre 2007
PC220035.JPGPC220037.JPGPC220038.JPGPC220039.JPG....et paix sur la terre...
par Alain
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Mercredi 19 décembre 2007
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Souvenirs très jeunes.(2)

          Le premier Noël dont je garde un souvenir entier est celui de mes six ans. Les précédents ne m'ont laissés que des images ponctuelles: un jouet, un santon, une bougie sur le sapin et surtout les rideaux fermés qui ne doivent pas laisser passer le moindre rayon de lumière.
              Décembre 1945.Mes grands-parents me l'ont dit, la guerre est finie. La guerre je ne sais pas trop ce que c'est! Je suis trop jeune pour m'en inquiéter. Je ne connais que les combats de chevaliers racontés par mon grand-père où les duels des princes des contes de fées de ma grand-mère...
         Descendue du grenier, la boite à santons est posée devant mon grand-père qui sort un à un les petits personnages et se prépare à les repeindre avant de faire la crèche. Il m'annonce: «Cet après-midi nous irons à ''la butte aux cigales'' »*
       A la petite colline nous ramassons de la mousse, des fines branches de houx aux boules bien rouges et des pignes de pin , des cailloux, des petits graviers: décors futurs pour le village imaginaire. .. Après le souper (on soupe tôt à la campagne..) mon grand-père étale notre butin, prend les santons, commence à peindre. J'admire la rapidité avec laquelle il rénove les figurines. Je participe en barbouillant de vert les socles. Dans la grande cheminée, deux grosses bûches dispensent une douce chaleur. Pataud le demi- caniche est allongé, la tête dans ses pattes... Ma grand-mère tricote en fredonnant l'air que distille une grosse radio installée depuis peu. Je m'endors doucement la joue sur la table...
      Matin! Mon grand-père a fini de décorer le sapin et de construire la crèche: ciseaux, colle, divers accessoires, de l'adresse, de l'imagination et beaucoup de poésie provençale pour faire naître ce village de carton! Il installe les santons. Lou Ravi à la fenêtre du moulin, le Meunier, Margarido, Grasset et Grassette..... Je les connais tous!

     Émerveillement! Je suis allé au théâtre pour la première fois voir ''La Pastorale''. Dans la grande salle tendue de bleu et d'ors, avec tous ces gens assis devant le rideau rouge, je suis intimidé.
     Trois coups forts, le rideau se lève, je reste bouche bée. Ils sont là mes santons: les Bergers, l'ange Boufaréou, le Rémoulaïre, le Boumian... il y a même ce fada de Pistachié. Mais ils sont vivants, ils bougent, ils parlent, ils chantent.... Sous le charme je reste sans bouger jusqu'à la fin de la pièce!
     De retour à la Villa je me précipite vers la crèche... Immobile, je viens de comprendre que jamais plus je ne la regarderai comme un décor!
    Noël, ce soir nous irons à la Messe de Minuit a dit ma grand-mère. Au milieu de la nuit le mistral c'est mis à souffler, les platanes de la cour s'agitent en tous sens, les dernières feuilles (des dures à geler!) s'envolent.
     Il y a un mois, dans une vitrine d'Aubagne j'ai vu une grosse voiture rouge à pédales. Je l'ai, bien sur, demandée au Papa Noël et aussi un cheval à bascule... J'en parle très souvent.
     Un peu avant minuit nous quittons la Villa: mes grands-parents, la cuisinière, la bonne, Monsieur Fabre qui vient de temps en temps jardiner chez nous, un vieil homme « qui a eut bien des malheurs! » dit ma grand-mère.
    Le mistral a purifié le ciel, étoiles et lune illuminent notre chemin et la lanterne sourde de mon grand-père ne sert à rien. De toutes les fermes alentours des lampions identiques se dirigent vers l'église. Ruisseaux de lumière qui se rejoignent en rivière sur la route...
    On entends des « Bonsoir Mr Agapian!..Bonsoir Mr Olivier... » Les galoches claquent sur l'asphalte. Sur le parvis Mr le Curé attends ses ouailles. Un grand gaillard aux cheveux blancs s'approche: « Oh! Capellan tu es bien beau ce soir! » « Et toi Phinéas tu es toujours un gros mécréant! » Ces deux là sont des amis d'enfance!.
    Minuit! Le curé vient poser l'enfant Jésus dans la crèche. Je remarque qu'elle est bien moins jolie que celle de mon grand-père, qui nous quitte pour aller rejoindre la chorale...
   Vieille famille du village nous avons un banc à notre nom dans le choeur. Nous y prenons place. Il fait froid dans l'église. La messe commence, je m'efforce d'imiter les gestes de ma grand-mère: assis, à genoux, debout.... Je m'ennuie. J'ai froid. Enfin le prêtre se retourne: « Ité missa est! » La chorale se met à chanter des airs de Noël puis, en soliste, mon grand-père entonne « Minuit Chrétien! » Surpris, je ne savais pas qu'il chantait si bien!
    Chacun retourne chez soi, les ruisseaux de lumières remontent à la source, le réveillon attend les familles.
   A la Villa repas fini, c'est l'heure des treize desserts qui doivent porter chance pour l'année à venir. Je découvre un fruit nouveau: une orange... Mon grand-père l'écorce avec soin. Pendant que je me régale du fruit il fait de la peau une demi-coupelle ou le pédoncule reste bien droit. Quelques gouttes d'huile d'olive, il allume la mèche improvisée. Cette petite bougie à la tremblotante lueur répand bientôt une agréable odeur.
   Longue journée, je tombe de sommeil. Sur les genoux de ma grand-mère je pose la tête sur son épaule, un pouce dans la bouche je ferme les yeux, de mon autre main je saisis une mèche de ses longs cheveux noirs. Les rêves m'appellent. Demain matin le Père Noël sera passé... Il aura peut-être apporté la grosse voiture rouge....
 
 
 

* Voir ''Les bonbons''

 
 
par Alain
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Vendredi 14 décembre 2007
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Déboires et félicitations!

 

      Le camion a avalé la nuit, le jour pointe doucement. C'est l'heure la plus difficile pour le chauffeur. La fatigue de la route de nuit pèse sur les épaules, les yeux s'adaptent avec difficulté aux lueurs de l'aube, la bouche est sèche avec un goût amer de trop de cigarettes.
      Félix voudrait bien trouver un bar ouvert. Entre Dijon et Langres la N.74 est plutôt déserte, il faudra attendre, passer la ville, prendre la route de Nancy. Une longue descente et, après le passage à niveau, un relais pour un café bien chaud.
     Miasmes de la nuit effacés, Félix reprend sa route vers Wurzburg. Pas très joyeux! Son dernier voyage date de trois mois et il garde en travers de la gorge la rigueur toute teutonique de la police.
     Il se rendait à vide de Faulquemont à Mannheim. Environ cent cinquante kilomètres d'autoroute (où d'autobahn au choix!) avec une très longue montée à mi-parcours. Une montée à trois voies ou il est interdit aux camions de doubler. Dernier d'une file qui se traîne à vingt à l'heure Félix s'impatiente, devant lui un allemand déboîte et commence à remonter la colonne! Un coup d'oeil aux rétros: pas de voiture ''polizei'' verte et blanche en vue... Félix suit son confrère, rattrape le premier de la file, un vieux Pégaso hispanique qui peine et crache une épaisse fumée noire. Sommet de côte....Parking... Ils sont là! Casquettes blanches, uniformes verts, gestes nets, précis.... Le camion allemand est déjà stoppé, Félix subit le même sort.
     La frontière est proche, le policier parle assez bien français pour se faire comprendre: « Interdit doubler c'est! Six L.K.W (Poids-lourds!) vous passer. Zwanzig (20) marks pour un! Payer hundert zwanzig (120) marks... Korrect? » La mort dans l'âme Félix s'exécute. Au taux du change ça fait cher les trois kilomètres...
     La route de Wurzburg passe par Strasbourg .Le pont de Kehl conduit à la douane allemande. Sous le pont, le Rhin coule calme et pollué. Félix ne lui jette pas un regard. Son principal souci: éviter les entorses au code de la route pour épargner son portefeuille!
    Comme toujours à Kehl les vérifications (documents, gas-oil, etc...) sont minutieuses. Pour Félix les allemands sont rigoureux, tatillons et légèrement casse-pieds.
     Feu vert enfin donné à dix-neuf heures il entame les derniers trois cents kilomètres. Respectueux (et pour cause!) des règlements il s'arrête après quatre heure de conduite. En gros encore quatre-vingt bornes à faire.
    Un jour pâlot succède à une aube grisâtre quand Félix repart, ce mois de Mai n'est pas brillant. L'autoroute étire son ruban monotone et rectiligne. Un bruissement confus se fait entendre au dessus de la cabine. Un petit avion de tourisme apparaît dans le pare-brise et, sous les yeux étonnés de Félix, se pose devant lui! Réflexe, freinage immédiat, serrer à droite.
    L'atterrissage se passe mal... l'appareil dévie, heurte la glissière de sécurité, bascule et tombe, en grand fracas, deux mètres en contre-bas avant de s'arrêter une aile dressée vers le ciel, doigt tendu disant « je suis ici! ».
    Félix stoppe sur la bande d'arrêt d'urgence, allume tous ses feux et, sautant à la volée de la cabine se précipite vers l'accident! Un homme s'extirpe du cockpit et appelle: « Schnell, helfen sie mir... » (Vite, aidez-moi...) Pas besoin de parler allemand pour comprendre!... Dans le fond de l'habitacle un autre homme,plus âgé, gît inanimé.
    A deux ils arrivent à le sortir, à l'éloigner de l'avion d'ou monte maintenant une forte odeur d'essence. Allongé sur le bord de l'autoroute il ne respire plus et ses lèvres bleuies indiquent une cyanose...
   Ayant fait son service militaire chez les Marins-pompiers de Marseille, Félix agit immédiatement: massage cardiaque et bouche à bouche!
   Tout au sauvetage, il a oublié les gens qui l'entourent. Cinq, six minutes d'activité intense, au loin une sirène deux-tons annonce l'arrivée des secours... Brusquement le blessé pousse un gémissement, le coeur se remet à battre, la respiration reprend!
    Les pompiers locaux prennent la relève, le blessé est évacué. Un peu plus loin le deuxième homme parle avec les policiers, montrant Félix du doigt. Qui s'inquiète de cette conversation qu'il ne comprends pas! Un automobiliste qui parle français va servir d'interprète: « Pas d'alarme, c'est le pilote ! Il explique ce que vous avez fait. »
    Le policier se dirige vers Félix et commence une longue phrase que traduit l'automobiliste: « Il vous remercie de votre efficace intervention. L'homme que vous venez de sauver est le ''Meister der blaskapelle'', le chef de la fanfare du village de Tauberbischofsheim! » «  A vos souhaits! » répond Félix qui a besoin de se détendre. « Ce policier désire votre nom pour son rapport.... » Formalités remplies et après quelques: « Sehr gut!..Bravo!...Danke! » Félix reprend sa livraison.
     Deux mois se sont écoulés. Ce samedi, dans la cour ensoleillée, le Patron a fait dresser quelques tables: amuses-gueules, boissons diverses... Vers dix heures tout le personnel, surpris, est convoqué.
     Le Patron, souriant, est là avec tous les ''bureaucrates'' et un très élégant inconnu qu'il présente: « Voici Monsieur Schmitt qui a un mot à nous dire. » L'homme prend la parole: « Je voudrais parler à Monsieur Félix Bouscarlian... » Félix tombe des nues, que lui veut-on? Il s'avance. « Monsieur Bouscarlian? Je suis le secrétaire du consulat d'Allemagne à Marseille. Après votre action de Mai dernier le Gemeinderat et le Burgenmeister (Le conseil municipal et le maire.) ont décidés de vous nommer Citoyen d'Honneur de Tauberbischofsheim. J'ai le grand plaisir de vous remettre le diplôme qui atteste de cette décision. Toutes mes félicitations. »
     Une salve d'applaudissements ponctue cette déclaration. Félix est rouge de confusion... L'apéritif bat son plein, le Patron attrape Félix par l'épaule: « Alors!Qu'allez-vous faire maintenant?... » Et de son plus bel accent marseillais Félix répond: « Ce que je vais faire? Té! Apprendre l'allemand, pardi!
»

par Alain
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Lundi 26 novembre 2007

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Cirque de nuit!

 

   

     Samedi matin. Dans la fosse, sous mon camion, je fais semblant d'aider le mécano (en fait je l'ennui en fourrant mon nez partout...) quand le haut-parleur se met à hurler: « Alain, au bureau... ». En me redressant je heurte le bac d'huile de vidange. Résultat, je ressemble à l'ami Charlemagne*.

     J'arrive au bureau en tentant (en vain!) de me ''désenhuiler''. Le Vieux a un sourire, Papé Blanchot disparaît derrière ses dossiers et Melle Pingeon, notre secrétaire-dragon-cinquantenaire-comptable se met à glousser en tournant le dos pour ne pas faire voir qu'elle rit!
     Le patron déclare: « Martini viens d'avoir un pépin, une grosse entorse, il ne peut pas conduire. Vous prendrez son camion! » Je suis surpris. Martini est le plus ancien chauffeur de la boite et conduit notre seul camion-remorque. « Pourquoi moi? Je n'ai jamais mené ce type de bahut! » «  Il dit que vous êtes, avec lui, le seul cinglé à avoir une cabine avec des tapis de sol cirés! Il est sur que son camion sera bien traité! »
     Dans l'après-midi, récuré, je viens prendre mes marques. Avec sa remorque ce bahut paraît énorme. Je m'installe dans la cabine. Tout reluit, pas une trace de poussière. Martini est aussi maniaque que moi. Petite inquiétude: prendre le bahut d'un collègue est une responsabilité. Pour beaucoup d'entre nous le camion est un être vivant, une espèce d'entité mécanique pour laquelle nous éprouvons de l'affection!
   Lundi matin je vais charger à Orange. Je suis surpris de la facilité de conduite. Décontracté, j'arrive à l'usine. Là, je perds ma bonne humeur. Je n'arrive pas à reculer pour me mettre à quai. J'ai beau me bagarrer avec le volant, cette fichue remorque va à gauche, à droite, mais pas question de faire un mètre en ligne droite! Les gars se marrent comme des baleines. Après dix minutes, le contremaître estime que la rigolade matinale à assez durée. Il me fait décrocher, un coup de clark, la remorque est à quai!
     Livraison prévue,Vannes. Le chef de quai vient me donner les documents de transport, il me dit: « Bonne route et.... en avant! » Comme c'est drôle!.
     Neuf cent kilomètres et quelques parkings d'entraînement plus loin... Chez mon client j'arrive à reculer à peu près droit. J'y trouve des instructions: charger des artichauts à Montauban de Bretagne pour Rungis.
    J'ai du mal à situer ce Montauban là! Je me renseigne auprès d'un gars du quai: « C'est entre Rennes et St.Brieuc. D'ici, environ cent kilomètres en passant par la forêt de Brocéliande! » « La forêt de Merlin, de la fée Viviane? » (Je connais mes classiques: Arthur, Excallibur, Mélusine etc...) Il me répond par une mise en garde: « Oui garçon! Mais faut pas la traverser la nuit. Les Lutins et les Trolls sont toujours prêts à jouer des mauvais tours aux humains... » Les superstitions bretonnes ont la vie dure mais font le charme de la région.
    Camion vide, vers dix-neuf heure, je fais un arrêt repas-crêpes qui se prolonge devant une émission de télé. Quand je repars il bruine, les nuages sont bas, la nuit sombre. La route défile, bientôt je côtoie la forêt. Dans la visibilité médiocre je distingue une petite lumière.
    Je ralentis puis bloque les freins. Je suis figé de surprise: mes phares éclairent un petit bonhomme qui ne mesure pas plus d'un mètre, habillé d'un pantalon gris rayé, d'un gilet rouge, d'un spencer vert, coiffé d'un feutre noir et pointu. Il tient une lanterne cubique qu'il agite frénétiquement. Quand il s'approche je vois, autour de son visage, un fin collier de barbe blanche. J'ai devant moi un authentique troll qui, arrivé à ma portière, me crie d'une voix aigüe: « N'allez pas tout droit. Au carrefour, tournez à droite et au deuxième croisement à gauche... » Indécision: dois-je obéir à un troll puisque les trolls n'existent pas?
      Dans mon rétroviseur scintille le bleu d'un gyrophare. Je retombe dans la réalité. Une voiture de gendarmerie me double, les pandores ont l'air pressés, le passager me crie: « N'allez pas tout droit. Prenez la déviation! »
    Là ou il y a des gendarmes il ne peut pas y avoir de lutin, c'est incompatible. Je demande au petit homme: « Qu'est-ce qui se passe? » « Une des roulottes du cirque s'est renversée, elle bloque complètement la route!. » Un cirque! Enfin une explication rationnelle.
     Je continue, par le chemin indiqué, sans autres problèmes. Au matin, à Montauban, dans la Z.I de la gare, les paysans apportent leurs artichauts. Je les écoute bavarder. L'un d'eux parle d'un cirque garé sur la place de la gare. Ce n'est pas très loin, je décide d'aller remercier celui qui, en me prévenant, m'a évité une marche arrière aléatoire en pleine nuit.
      Sur la place quelques caravanes, des remorques avec divers animaux. Je m'adresse à un homme de grande taille: « C'est vous qui avez eu un accident cette nuit? » « Yes! Why? » (Oui! pourquoi?) « Je voudrais remercier le nain qui m'en a averti. » L'homme me regarde d'un air surpris: « There has been never a dwarf in this circus! » (Il n'y a jamais eu de nain dans ce cirque!)
      Désorienté par cette réponse je regarde autour de moi. Écrit en grandes lettres jaunes sur fond rouge, le nom du cirque: ''Myrdhin Circus'' : ''Le Cirque de Merlin '' en Gallois. Je retourne pensif au camion.
      Brocéliande: la forêt des légendes et des mystères. La forêt de Merlin....!
 

 

 

* Voir ''Le tiercé selon Charlemagne''.

 
 
par Alain
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Lundi 12 novembre 2007
zoom-rubans-europe-cee-inauguration.jpgPetite pensée personnelle: « S'il n'y avait pas de ''grands dépendeurs d'andouilles'' la ville de Vire serait beaucoup moins connue! »

Tout augmente, mon bon Monsieur!

                 Juillet. Sur le quai N°1 du port de Marseille des dizaines de tonnes de caisses d'oranges, de dattes, de figues sèches sont chargées dans les camions en grands charrois, avec rires, jurons, cris ''avé l'assent''
              Le coordinateur de quai, un gros homme surnommé César, propulse sa bedaine vers un camion: « Pitchoun, tu as fini? » « Oui! » « Sauve-toi, j'ai besoin de la place.. »
              Le ''pitchoun'' c'est Gilles, vingt-trois ans, routier depuis six mois et qui rêve de passer en international! Pour l'instant livrer le chargement d'oranges chez Sogaris à coté de Rungis. Malgré son jeune âge il n'est pas tout à fait un débutant.
              Lycéen; désireux de se faire un peu d'argent de poche pendant les vacances scolaires il s'adressa à son oncle qui livrait deux fois par semaine les halles de Paris en fruits et légumes: « Tonton prends moi comme rippeur! ». Dur travail! Trajets de nuit. Le rippeur sommeille. Vers une heure du matin, aux halles, rue Rambuteau, a lui le déchargement. Tout à la main. Monter, descendre de la caisse, tirer les cagettes en les faisant glisser (ripper) avec un long crochet de fer, (les palettes sont encore rares et les transpalettes quasi inexistants!) livrer le transitaire, enfin recharger les emballages vides. Le chauffeur en profite pour dormir!
              Trois heures d'un boulot intensif. Gilles à toutefois le temps d'observer autour de lui. Après quelques livraisons il commence à connaître certains habitués du quartier.
              Les noctambules qui viennent à ''La Tête d'Or'' où ''Au chien qui fume''  pour terminer leur virée nocturne devant un pied de cochon grillé!. Mado, la vieille clocharde forte en gueule, qui traîne sa fortune dans une poussette d'enfant. Le Marquis de S..... insomniaque, toujours de noir vêtu qui promène son caniche. D'une  politesse surannée il salue un ''fort des halles'': « Bonsoir Le Quelliec! »
               Le Quelliec, une masse d'os et de muscles, capable de porter sans broncher un quintal de viande, attend la venue du Marquis: « Bonsoir Mr. le Marquis. Est-ce que je peux?.... » « Bien sur, Le Quelliec, le temps de ma ''gratinée''..... » La laisse du caniche change de main. Tandis que Mr. le Marquis va déguster une soupe à l'oignon, Le Quelliec s'offre une pause et radieux va promener le toutou. Cet homme fort, ce colosse, rêve d'avoir un chien, ce que son épouse refuse absolument. La ballade avec le caniche du marquis est une petite compensation.
               Gilles aimait ces gens. Le transfert des halles à Rungis a modifié bien des choses!
               Oranges livrées à Sogaris, Gilles reçoit un ordre qui répond à ses voeux: accrocher un frigo pour aller charger du beurre à Vire et livrer à Francfort.
               Au quai de la laiterie Gilles n'est pas seul. Deux collègues d'une autre société font le même chargement En tout soixante-douze tonnes de beurre! Mise en douane à Caen avec une consigne formelle: rester en convoi, arriver ensemble à Francfort! Les deux autres chauffeurs sont jeunes, autant néophytes que Gilles qui déclare: « En route! Qui m'aime me suive et qui vivra verra.... » Sourires partout.
              Vingt-six heures plus tard les trois compères entrent à la douane centrale de Frankfurt am Main. A la remise des documents une feuille glisse et tombe. Gilles la ramasse, lit distraitement le titre ''In Frankreich ausgearbeïtete butter'' (Beurre élaboré en France) et aussi ''Preis im kilogramm'' (Prix au kilo): 6,30 Fr.
                Le lendemain surprise! Pas de déchargement sur place. Il faut, toujours en convoi, se rendre à Bruxelles.  Gilles et ses copains roulent vers la Belgique. Court trajet.
               Midi, ils arrivent à Leuven.  L'Atomium est à trente kilomètres. Arrêt dans un relais, repas classique à base de frites. De frites salées.... Gilles se désaltère à l'eau minérale....  Pour ses copains: ''Gueuze Lambic'' une bière qui trompe son monde. Repas fini les deux chauffeurs sont hors d'état de conduire! A la couchette! ils n'iront pas plus loin aujourd'hui. Prudent Gilles confisque les clés des bahuts.
               Le convoi doit être dans la cour du transitaire avant dix-huit heures. Gilles n'a qu'une solution: conduire son bahut et revenir, en stop, chercher les camions l'un après l'autre... Surplus de fatigue mais horaire respecté!
               Au matin les ordres tombent, pas de livraison en Belgique, retour à la case départ: les entrepôts de Vire!
               Paris, Caen, Vire....Camions à quai, Gilles se sent curieux. Il jette un coup d'oeil sur les documents, une feuille mentionne: ''Beurre importé du Bénélux'' et ''Prix au kilo: 18,80 Fr.'' 
               Un petit tour de la C.E.E. Le dernier mot sera de Gilles à ses copains: « Finalement il y a plusieurs façon de faire son beurre.... ».

* Communauté Economique Europèenne. (NDLA) 
              
                  
par Alain
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Lundi 29 octobre 2007
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Boeuf et cambrioleurs!
     Jeudi. Nous entamons le troisième jour de grève. Les allemands, qui ont un correspondant à Naples, sont partis en laissant leurs remorques
    Je suis allé trouver les grévistes pour avoir un tuyau, je n'ai pas obtenu de franche réponse: « Il sciopero è come una farfalla, si porsi qui e si fermi qua! Perche non oggi! » ( La grève est comme un papillon, elle se pose ici et s'arrête là! Pourquoi pas aujourd'hui!)
     Les ouvriers avec qui nous avions sympathisé nous ont indiqué un petit restaurant devant lequel il est possible de garer un tracteur. Le patron, un homme grand et sec au visage sévère, vêtu de noir, est un ancien légionnaire nommé Gianni qui parle bien français et qui a plaisir à nous recevoir.
    Nous nous inquiétons un peu pour Jésus et Ruis le portugais. Le change ne les avantage pas, si la grève dure trop ils vont avoir des soucis. Hier soir, sous le prétexte de l'anniversaire d'Henri, nous les avons invités à dîner.
    A midi Double-mètre avait pris sa première leçon d'italien. Gianni était venu à notre table quand un pauvre bougre de serveur laissa tomber une pizza déclenchant l'ire de son patron: « Porca miseria! Asino, imbecille, stupido idiota! » un silence puis l'insulte suprême: « Bue!
» « J'ai, dit Double-mètre, tout compris sauf ''Bue''. C'est quoi? » Gianni a déjà oublié sa colère. « Ca veut dire boeuf » « Boeuf? C'est pas une insulte ça! » « En italien si! Mais l'explication  n'est amusante que dans notre langue! » « Dites toujours, on va voir si je comprends. » « Bene! écoutez: bue perche lui é lento e pesante, sua moglie é vacca, é cornuto e senza...  ballottes! ». ( Boeuf parce qu'il est lent et pesant, sa femme est vache, il porte des cornes et il n'a plus de...bijoux de famille!)
     Double-mètre a compris. Il éclate de rire et nous dit: « Celle-là je la ressortirais! » On peut lui faire confiance
     La matinée se passe sans changements. La grève est tranquille et les ouvriers jouent aux cartes. A l'heure du déjeuner nous allons chez Gianni.
     Averti de certaines ''coutumes napolitaines'' Henri s'était inquiété d'éventuelles visites indésirables à son tracteur. L'ex-légionnaire l'avait rassuré:
« Vous êtes chez moi. Ici on respecte mes invités!»
    Nous prenons le café quand Henri s'aperçoit qu'il n'a plus de cigarettes. Un saut à sa réserve au tracteur.... Il revient presqu'aussitot!
«Tout volé, ils m'ont tout volé, ma cabine est vide...» Gianni intervient: «On a pillé ton camion?» «Oui, je croyais qu'on respec....» Gianni l'interrompt, il est pâle de colère, une colère qui n'a rien a voir avec celle qu'il a eu contre son serveur.  «Va t'asseoir, prends un café où ce que tu veux....»  
    Henri déclare: «Tout a disparu, même la radio! Même mon duvet, heureusement que j'avais pris mon portefeuille! Il faut que j'aille à la police...» «Pas de police chez moi! Attends! Moi, j'ai a faire. Je vais revenir.» Subjugué par le ton presque brutal Henri s'exécute.
    Deux heures s'écoulent. Henri déprime. Gianni revient, il pose sa main sur l'épaule de notre copain:
«Je suis désolé de ce qui vient de se passer, c'est une déplorable erreur! Va voir ton camion.» Henri se précipite, nous le suivons. Il ouvre sa portière, monte à bord puis redescend: «C'est pas croyable! Tout est en place même la radio....»
   Retour au restaurant, Gianni s'adresse à Henri:
«Je crois qu'on t'a tout rendu... Ha! non, il va te manquer trois paquets de cigarettes.... Ils étaient déjà distribués, les Gauloises sont chères à Naples! Tu fumeras des Nazionali!» «Comment avez-vous réussi?» «Assez facilement!» Il sourit et déclare en italien: «Non permetto che si rubi i miei amici!» (Je ne permets pas qu'on vole mes amis!)
A voir comment il a réagit je pense que je n'aimerai pas être dans la peau des "svaligiatori"(cambrioleurs)
     Rassérénés nous regagnons l'usine après avoir bien remercié l'ex-légionnaire. Le parking est vide, le gardien nous fait de grands gestes, la grève est fini!
     Jésus et Ruis sont déjà au déchargement. Nous empressons de faire de même! Ils ont finis avant nous. Au revoir, ce sont des copains que nous reverrons avec plaisir, un jour, quelque part en Europe.
     Le lendemain nous sommes dans la banlieue de Rome pour charger nos bahuts de papier toilette et de couches-culottes pour notre dépôt de Sogaris à coté d'Orly!
     En route pour la maison: Genova, Vintimiglia, Nice etc...Nous retrouvons la pluie. Un peu avant Le Muy je décide de faire une pause et mes deux compères suivent.
   Installés au comptoir nous commandons des cafés.
«Très chauds» réclame Double-mètre. En le servant le garçon renverse le breuvage brûlant sur sa main.
   Double-mètre s'énerve et s'ècrie:
«Espéce de...» un silence puis dédaigneusement il laisse tomber: «boeuf!»

 

par Alain
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